"Arrêtez le massacre !" : Attention à ces affirmations sur la vaccination des femmes enceintes contre le Covid-19

"Arrêtez le massacre !" : Attention à ces affirmations sur la vaccination des femmes enceintes contre le Covid-19

publié le mardi 03 août 2021 à 12h24

Vacciner les femmes enceintes contre le Covid-19, "c’est prendre un énorme risque vis à vis des générations futures : c’est une folie", avance le gynécologue-obstétricien Alain Bellaiche, prétendant que les vaccins sont des "thérapies géniques". Mais les études conduites jusqu'ici suggèrent que la vaccination des femmes enceintes présente plus de bénéfices que de risques, selon plusieurs spécialistes interrogés par l'AFP, et, comme l'ont déjà expliqué plusieurs articles de vérification, les vaccins à ARNm ne sont pas des thérapies géniques."Voilà qu'on s'attaque aux enfants et aux femmes enceintes. ARRETEZ LE MASSACRE !" Le 25 juillet, Alain Bellaiche interpelle les "gouvernants", "qui manquent totalement de sagesse", via une vidéo d'un peu plus de 5 minutes publiée sur Facebook. Il y affirme que "vacciner avec un vaccin génique, avec une thérapie génique" des femmes enceintes, "est une folie" (à gauche ci-dessous).

Quelques minutes plus tard, Alain Bellaiche republie exactement la même vidéo. Cette seconde publication a été vue plus de 17.000 fois et partagée à plus de 2.800 reprises sur Facebook (image de droite).

Capture d'écran Facebook réalisée le 2 août 2021 Capture d'écran Facebook réalisée le 2 août 2021 

 

Une version plus courte de la même vidéo a depuis été relayée sur plusieurs groupes Facebook (notamment ici), totalisant 20.000 vues et plus de 2.500 partages. Elle a également été partagée sur Twitter (ici, ici, ici), ou encore sur plusieurs blogs ou sites se présentant comme des "médias indépendants" (ici, ici,ici).

Certaines de ses affirmations sont cependant fausses ou infondées : d'une part, les vaccins à ARNm ne sont pas des thérapies géniques, et par ailleurs, d'après les données disponibles à ce jour et plusieurs spécialistes, la vaccination contre le Covid-19 chez les femmes enceintes présente plus de bénéfices que de risques, les femmes enceintes pouvant développer des formes plus graves que la "moyenne" de la maladie et des complications.

Le principe de l'ARNm diffère de celui d'une thérapie géniqueL'idée selon laquelle les vaccins à ARN messager comme ceux de Pfizer-BioNTech et Moderna sont des "thérapies géniques", qui pourraient ainsi modifier nos gènes, a été largement relayée depuis le début de la campagne de vaccination. L'AFP a déjà consacré plusieurs articles de vérification à cette question (voir ici ou là).

Ils fonctionnent sur le principe de la vaccination préventive : l'organisme est entraîné à reconnaître tout ou partie d'un pathogène rendu inoffensif. Ainsi, ils injectent dans la cellule du patient de l'ARN messager, une molécule qui va ordonner à l'organisme de fabriquer la protéine S ("spike") du virus. La cellule va alors produire cette protéine spécifique, de façon localisée et transitoire, dans le but de susciter une réaction immunitaire à la vue de ces protéines, qui agissent comme des "leurres".

Ainsi préparé, le corps pourra combattre immédiatement le Sars-CoV-2 s'il venait à contaminer l'organisme.

Infographie sur le fonctionnement du vaccin à ARN messagerLa thérapie génique, elle, ne fonctionne pas de la même façon et n'a pas la même fonction. Comme l'indique la Société Française de Thérapie Cellulaire et Génique (SFTCG) sur son site, "les vaccins contre les maladies infectieuses ne sont pas compris dans les médicaments de thérapie génique".

La thérapie génique sert à "réparer" ou "compenser" un gène responsable d'une maladie comme l'explique également l'Inserm sur son site internet, alors qu'un vaccin à ARN messager a pour fonction de susciter la fabrication d'une protéine virale.

"Adressée directement aux ribosomes (molécules qui servent à fabriquer les protéines en décodant l'ARN messager, NDLR), sans passer par le noyau des cellules, cette molécule ne peut en aucun cas interagir avec notre génome ni conduire à son altération : rien à voir avec une thérapie génique ou la création d’un OGM !", souligne encore l'Inserm.

Affirmer que les vaccins sont des thérapies géniques "est une erreur grossière et simpliste", ajoute le Pr. Cyril Huissoud, Secrétaire Général du Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF), interrogé par l'AFP. "Les vaccins à ARNm ne modifient pas les gènes et ne sont pas (non plus) intégrés au matériel génétique du foetus", ajoute-t-il.

"L'ARNm ne circule pas dans le sang, le virus si. Dire que l'ARNm est dangereux pour le foetus n'est basé sur aucun élément scientifique", abonde son confrère gynécologue-obstétricien Olivier Picone, président du Groupe de recherche sur les infections pendant la grossesse (GRIG) auprès de l'AFP.

D'autres vaccins sont par ailleurs déjà recommandés depuis de nombreuses années pour les femmes enceintes, dont celui contre la grippe. "Leur intérêt est précisément que les anticorps produits par la mère passent chez l'enfant", ajoute le professeur Olivier Picone.

Certains vaccins dits "vivants atténués" comme ceux contre les oreillons, la rougeole, la rubéole, ou la tuberculose (BCG) sont bien contre-indiqués pour les femmes enceintes, indique le site gouvernemental vaccination info-service. Celui-ci précise néanmoins que "si la vaccination est justifiée du fait d’un voyage imprévu en zone endémique ou d’un contexte épidémique, elle doit être réalisée".

La vaccination contre le CovidEn France, depuis avril 2021, la vaccination contre le Covid-19 est recommandée pour les femmes enceintes à partir de leur deuxième trimestre de grossesse. Dans un avis publié le 2 mars, la Haute autorité de santé (HAS) avait précisé que "l'administration des vaccins contre la Covid-19 chez la femme enceinte n'est pas contre-indiquée".

Le 6 avril, le Conseil d'orientation de la stratégie vaccinale s'était aussi déclaré favorable à la vaccination. "Dans la lignée des recommandations du Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF), le Conseil d'orientation de la stratégie vaccinale recommande la vaccination de toutes les femmes enceintes – avec ou sans comorbidités – contre la Covid-19, et ce à partir du deuxième trimestre de grossesse", indiquait-il dans un avis.

Le CNGOF a d'ailleurs réitéré cette recommandation dans un communiqué publié avec le Groupe de recherche sur les infections pendant la grossesse (GRIG) le 12 juillet.

"Pendant la grossesse, la vaccination est possible et même recommandée", y est-il indiqué. "La Covid est une maladie potentiellement très grave pendant la grossesse", martèlent le CNGOF et le GRIG.

Les deux organismes ajoutent que "la vaccination ne perturbe pas l’allaitement et l’allaitement n’empêche en rien la vaccination", concluant que "se vacciner, c’est se protéger soi, son bébé et les autres".

Le 20 juillet, lors d'une séance de questions au gouvernement à l'Assemblée nationale, le ministre de la Santé Olivier Véran a par ailleurs indiqué que les femmes enceintes pourraient se faire vacciner contre le Covid-19 dès le premier trimestre de grossesse.

Quelque jours plus tard, il s'est affiché sur Twitter vaccinant Olivia Grégoire, secrétaire d'Etat chargée de l'Economie sociale, solidaire et responsable, elle-même enceinte.

La grossesse ne protège pas contre le #COVID19, le vaccin si. Merci à @olivierveran et à l’@hopital_necker pour cette deuxième dose ✅ pic.twitter.com/3afUASSTAj

— Olivia Gregoire (@oliviagregoire) July 27, 2021 Contacté par l'AFP, Alain Bellaiche a maintenu ses affirmations, estimant que "dire qu'il n'y a aucun risque, c'est irresponsable".

Pas de risques graves liés recensés jusqu'iciAu 30 juillet, le Centre de Référence sur les Agents Tératogènes (CRAT), organisme public qui répertorie les risques liés aux médicaments, vaccins, radiations et dépendances, pendant la grossesse et l'accouchement, établit également que "la vaccination contre la Covid-19 est possible en cours de grossesse, a fortiori en présence de facteurs de risques."

Cet organisme indique également sur son site que la vaccination est elle aussi "possible" sans contre-indication pendant l'allaitement.

Les conclusions du CRAT, qui prennent en compte les trois premiers vaccins anti-Covid utilisés en France (ceux de Moderna, Pfizer-BioNTech et AstraZeneca) précisent que "compte tenu des données disponibles, de principe, on préférera utiliser un vaccin à ARNm" chez les femmes enceintes.

En France, les centres régionaux de pharmacovigilance de Lyon et Toulouse recueillent les données sur les effets indésirables des vaccins chez les femmes enceintes et allaitantes.

Dans leur dernier rapport, qui étudie les données sur la période du 27 décembre 2020 au 1er juillet 2021, ils concluent que "les données de la littérature et du suivi de pharmacovigilance ne mettent pas en évidence, à ce jour, un risque de la vaccination contre la Covid‐19 chez la femme enceinte et allaitante".

Ils notent certains signalements à surveiller, dont les liens avec la vaccinations ne sont pas à ce jour établis. Parmi eux, "les fausses couches spontanées représentent la majorité" effets rapportés. Cependant, le rapport précise qu'il s'agit d'un "évènement relativement fréquent en population générale. Un risque lié à la vaccination ne peut être conclu, d’autant que des facteurs de risques étaient associés dans 30% des cas". Parmi ces facteurs de risques, figurent l'âge des femmes enceintes, ou l'obésité.

Les professeurs Huissoud et Picone confirment que les fausses couches lors du premier trimestre sont en effet relativement courantes chez les femmes enceintes, vaccinées ou non. Selon un rapport du Lancet, publié en avril 2021, 23 millions de fausses couches se produisent chaque année dans le monde, soit environ 15% du total des grossesses.

Des études réalisées et d'autres en coursUne étude réalisée en Israël, qui a fait l'objet d'une publication dans le Journal of the American Medical Association (JAMA) le 12 juillet 2021, s'est concentrée sur 15.060 femmes enceintes, dont la moitié a été vaccinée pendant la grossesse avec le vaccin de Pfizer-BioNTech. Les conclusions de l'étude font état d'un risque plus faible d'infection au SARS-CoV-2 chez les femmes vaccinées, sans noter d'effets secondaires sévères du vaccin lors de l'étude.

Dans une étude américaine parue le 21 avril dans le New England Journal of Medicine (NEJM), ce sont les données provenant des CDC (Centers for Disease Control and Prevention, équivalent de l'agence de santé américaine) concernant 35.000 femmes enceintes vaccinées avec les vaccins Pfizer-BioNTech et Moderna qui ont été analysées. "Les résultats préliminaires ne montrent pas de signaux d'alarme manifestes parmi les personnes enceintes ayant reçu des vaccins anti-Covid à ARN messager", concluent les auteurs de la publication.

En juin, l'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) a proposé aux femmes enceintes vaccinées contre la COVID-19 d’intégrer une étude.

Pfizer a de son côté indiqué fin juillet inclure des femmes enceintes dans une autre étude, visant à "évaluer la sécurité" de ses vaccins, et Moderna a annoncé le 22 juillet dans un communiqué lancer une étude pour évaluer les "effets de la vaccination chez les femmes enceintes" vaccinées avec son produit .

Une femme enceinte reçoit une injection de vaccin Pfizer-BioNTech contre le Covid-19 à Medellin en Colombie, le 24 juillet 2021. ( AFP / JOAQUIN SARMIENTO)Des risques de formes graves du Covid chez les femmes enceintesPar ailleurs, les risques de contracter des formes graves du Covid ou des complications en étant enceinte ont été documentés par plusieurs travaux de recherches, selon le site de l'Inserm. D'après plusieurs études et articles de recherches, publiés dans le JAMA, le BJOG, revue médicale de gynécologie, ou encore le British Medical Journal (BMJ), les femmes enceintes atteintes du Covid avaient des risques plus élevés "de présenter des complications post-partum courantes (fièvre, faible taux d’oxygène dans le sang…) nécessitant parfois une hospitalisation" que les femmes non-infectées par le virus.

Une compilation réalisée par la revue médicale British Medical Journal (BMJ) rassemblant près de 200 publications va dans le même sens.

"Parler de massacre lié à la vaccination comme le fait le Pr. Bellaiche n'a pas lieu d'être. En revanche, il y a véritablement des risques pour les femmes enceintes qui contractent le virus", résume le professeur Huissoud. Les risques plus élevés de formes graves s'expliquent selon lui car "le système immunitaire est plus faible, et le système cardio-vasculaire et pulmonaire est sur-sollicité chez les femmes enceintes".

Covid-19 et futur bébé"Ces risques peuvent se répercuter sur la santé de l’enfant", note l'Inserm. Ainsi, des complications foetales peuvent survenir si le virus atteint le placenta. "On a pu observer des lésions sur le placenta comme sur les poumons des patients atteints de formes graves, le foetus manque alors d'oxygène", abonde Cyril Huissoud, qui ajoute que "cela semble encore accentué lors des infections avec le variant Delta".

Le 31 juillet, la cheffe des sages-femmes du Royaume-Uni a pressé ses collègues d'encourager les femmes enceintes, très peu vaccinées, à se faire administrer le sérum contre le Covid-19, après une étude de l'université d'Oxford montrant l'aggravation de leurs symptômes face au variant Delta. "Le vaccin Covid-19 peut vous garder, vous, votre bébé et vos proches, en sécurité et hors de l'hôpital", a-t-elle martelé.

"La balance bénéfices-risques est largement favorable au vaccin, ce sont les faits", résume de son côté le Pr. Picone.

Les conclusions présentes sur le site de l'Inserm vont dans le même sens, indiquant que "les données concernant les bénéfices et les risques de la vaccination pour les femmes enceintes et leur enfant à naître sont donc rassurantes à ce jour. L’OMS, ainsi que les sociétés savantes d’obstétrique et de gynécologie estiment que les bénéfices dépassent les risques potentiels."

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