Les larmes de "Saïgon" au Festival d'Avignon

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Caroline Arrouas (G) et Hoang Son Lê (D), sur scène, lors d'une répétition de la pièce de théâtre "Saïgon", le 7 juillet 2017, au gymnase du lycée Aubanel, à Avignon

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© AFP, ANNE-CHRISTINE POUJOULAT
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AFP, publié le jeudi 13 juillet 2017 à 12h02

Le public du Festival d'Avignon, debout, salue longuement les acteurs français et vietnamiens de "Saïgon". Il vient de passer presque quatre heures dans un restaurant vietnamien, à écouter leurs histoires pleines de larmes.

Le décor embrasse toute la largeur de la scène: à gauche, la cuisine où s'affaire Marie-Antoinette, sympathique gérante au français hésitant, toujours sur pieds pour servir les habitués de la grande salle qui s'étale au centre de la scène. A droite, un espace un peu clinquant sur une petite estrade, où on vient chanter au micro.

Des murs d'un vert délavé, des tables de métal, des bols en plastique, un décor un peu kitsch, avec ses fleurs artificielles et son bouddha doré: un restaurant parmi les milliers de restaurants ouverts en France par les exilés de 1956, date du départ des Français, deux ans après la défaite de Diên Biên Phu.

La pièce oscille entre deux époques: 1956, l'année du départ -un mois en bateau pour Marseille, les "indigènes" dans les soutes, les Français en cabines- et 1996, l'année où le gouvernement vietnamien autorise le retour des exilés, après la levée de l'embargo américain.

Dans ce restaurant s'entrecroisent les destins d'une dizaine de personnages, avec des allers-retours constants entre les deux dates.

1956: un soldat français, très nerveux, s'interroge au moment d'embarquer vers la France sa fiancée vietnamienne. Un jeune Vietnamien compromis avec les Français est contraint de partir en laissant derrière lui son grand amour. Dans sa cuisine, Marie-Antoinette pleure: elle a enfin appris ce qu'était devenu son fils disparu, enrôlé en 1939 pour aider l'effort d'armement français.

On les retrouve beaucoup plus tard, en 1996, en France. Des enfants sont nés, qui ne parlent pas le vietnamien, qui posent des questions auxquelles les parents ne veulent pas répondre. La mère d'Antoine est prise d'amnésie lorsqu'il l'interroge. Le vieil Hao a décidé de repartir avec sa fille à Saïgon, et croit voir dans un restaurant le visage de sa jeune fiancée d'il y a 40 ans ...

- Nostalgie poignante -

En écoutant leurs histoires, on s'aperçoit avec stupéfaction combien on sait peu de choses aujourd'hui de l'Indochine française, du déchirement de 1956, du sort de ces expatriés qui, pour certains, ont connu les camps fréquentés plus tard par les harkis d'Algérie.

Les "Viet kieu", tout à leur volonté farouche d'intégration, n'ont pas partagé leurs histoires, même avec leurs enfants.

L'auteure et metteure en scène de "Saïgon", Caroline Guiela Nguyen, née d'une mère vietnamienne et d'un père pied-noir d'Algérie, ne parle pas le vietnamien, pas plus que ses 17 cousins.

La pièce n'est "pas autobiographique", souligne-t-elle d'emblée. "Ma famille a été un exemple parmi tant d'autres, une porte d'entrée."

Pour construire le spectacle, elle a recueilli des témoignages des deux côtés, en France et au Vietnam. "Ce n'est pas du tout du théâtre documentaire, c'est de la fiction, des histoires qui s'inspirent de la mémoire des gens", souligne-t-elle.

Imprégnée d'ambiances, de souvenirs, la pièce d'une nostalgie poignante prend le temps de dérouler les parcours déchirés des exilés.

Plutôt que d'aborder de front "la grande histoire", Caroline Guiela Nguyen et sa jeune troupe ont voulu sonder les coeurs. "Evidemment la question de la colonisation est toujours posée, mais ce qui m'intéresse c'est de mettre en jeu des gens qui sont traversés par la colonisation, de voir ce que ça a laissé dans leur corps, dans leur coeur."

Une dizaine d'acteurs, dont certains recrutés au Vietnam, réussissent à recréer ce petit monde d'exilés hantés par une ville qui n'existe plus.

On ne regardera plus jamais un restaurant vietnamien de la même façon.

"Saïgon", créée à la Comédie de Valence avant Avignon, sera donnée en tournée à Grenoble, Reims, à Paris, Dijon, Lyon etc.

mpf/pr/kp 

 
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