Slate.com 30/07/2010 à 20h20

Wikileaks, des fuites afghanes qui ne changeront rien

Slate.com avec slate

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La publication de ces documents dans trois quotidiens ne modifiera pas le cours de la guerre.

L'affaire des documents classifiés sur la guerre d'Afghanistan, couvrant la période 2004-009, publiés par le site Wikileaks, par The Guardian, Der Spiegel et le New York Times, peut être vue de 3 façons: l'une concerne les révélations elles-mêmes contenues dans ces documents, l'autre, l'attitude des partenaires des Etats-Unis dans la guerre, la troisième enfin est peut-être de nature à influencer la stratégie américaine dans la région.

S'agissant " des révélations ", elles constituent certainement un très bon " coup " journalistique, mais elles n'apportent en aucune façon des éléments de nature à bouleverser l'idée de ce que l'on pouvait se faire du conflit afghan. En 1973, le Washington Post avait publié des extraits d'un volumineux document, commandé par le Secrétaire à la défense, et qui avait permis de faire la genèse de la guerre du Vietnam, et de montrer que, dès le départ, ce conflit était parti sur des bases fausses. Rien de tel dans les documents obtenus par Wikileaks: on y apprend que les victimes civiles sont probablement plus nombreuses que les bilans officiels ne le laissent paraître, que les autorités afghanes sont corrompues et que les services secrets pakistanais se servent des Talibans plus qu'ils ne les combattent.

Mais tout cela était connu et répertorié et figurait déjà dans des rapports officiels. On peut d'ailleurs faire le lien entre ces éléments et le changement stratégique américain décrété par Barack Obama, et désormais conduit par le général Petraeus (le véritable auteur de ce changement) et selon lequel il faut désormais s'employer à faire la conquête " des esprits et des cœurs ".

En revanche, il faut intégrer l'impact politique de ces révélations. Comme souvent, ces publications peuvent servir à orienter l'opinion, en tous cas, provoquent une émotion qui, à son tour, devient un élément de la réalité politique. Ainsi, se sont rouverts des débats en Europe, dans des pays où l'opinion est depuis longtemps réfractaire à l'idée même de la guerre en Afghanistan. C'est le cas en Allemagne, où la présence de près de 5000 soldats est, à intervalles réguliers, remise en cause. Cette situation se trouve compliquée du fait que transparaît dans ces documents le rôle de forces spéciales américaines, lesquelles échappent à tout contrôle et se trouvent être, pour partie, abritées dans un camp militaire de l'armée allemande. De la même façon, le débat a ressurgi vigoureusement en Grande-Bretagne, pays dans lequel l'opinion est encore sous le choc de l'erreur (selon les termes mêmes du vice Premier ministre, Nick Clegg) qu'a constitué la participation à la guerre d'Irak. Promesse a donc été faite d'ouvrir et d'élargir une enquête parlementaire sur les tenants et les aboutissants de la guerre d'Afghanistan, alors même que le gouvernement s'est engagé à retirer ses 9.000 soldats d'ici à 2015, et qui pourrait être contraint d'entamer ce retrait plus tôt que prévu.

En France, l'émotion est moindre. Hormis la prise de position d'un ancien ministre socialiste de la Défense, Paul Quilès, qui a demandé le retrait des troupes françaises, il ne s'est rien passé qui soit comparable à ce qui avait suivi, il y a deux ans, la mort de 10 soldats français, tués dans une embuscade. Mais les regards se tournent bien davantage vers les Etats-Unis, où la publication de ces papiers intervient à un moment où les doutes se multiplient sur l'ensemble de la stratégie américaine dans la région. Il y a d'ailleurs eu un débat très vif au Congrès, mais qui s'est soldé par le vote à une très forte majorité du renouvellement des crédits pour la guerre.

En revanche, beaucoup se demande si les Etats-Unis ne sont pas désormais dans l'impasse. Il s'agit certes, pour l'essentiel, d'une stratégie héritée de George Bush. Ce dernier, on s'en souvient, avait inventé la menace d'armes de destruction massive en Irak pour justifier le déclenchement de la guerre dans ce pays, alors même que l'on savait déjà qu'une bonne part des bases logistiques d'Al Qaida se trouvait non seulement en Afghanistan, mais aussi au Pakistan.

Le Pakistan reste l'épicentre et le point de faiblesse majeur des Etats-Unis. Ces derniers attendent du Pakistan qu'ils intensifient la lutte contre les Talibans. Mais manifestement le Pakistan songe bien davantage à l'après-guerre et s'efforce de préempter un contrôle sur une partie du pays qui, vraisemblablement, sera voué dans l'avenir à un partage d'influences entre le Pakistan d'un côté, et l'Iran de l'autre.

Il n'est donc pas étonnant que les services secrets pakistanais continuent de soutenir tout ou partie des Talibans, tout en concédant, ici et là, quelques arrestations ou liquidations, dont on ne peut guère vérifier la véracité.

Mettant les pieds dans le plat en sommant le Pakistan de choisir son camp, David Cameron, le premier ministre britannique, a provoqué une mini crise diplomatique avec Islamabad, où il était en voyage officiel. Or l'armée pakistanaise n'a qu'une seule obsession: bloquer toute influence indienne, ou plus généralement, tout progrès de l'Inde dans la région. L'hypothèque pakistanaise d'un côté, le blocage iranien de l'autre, la résurgence d'une certaine instabilité en Irak, après le refus des Shiites, soutenus par l'Iran, de se plier au verdict des élections : tout se passe comme si les guerres de Bush étaient en train de conduire Barack Obama dans l'impasse.

Mais, à dire vrai, il y a, ni aux Etats-Unis ni en Europe, de réflexion alternative de nature à conduire à une meilleure approche sur le terrain. C'est sans doute pourquoi, plus par résignation que par conviction, la guerre d'Afghanistan devrait continuer en l'état.

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