Gilles Bridier 07/01/2011 à 17h50

Révolte de palais au Barreau de Paris

Gilles Bridier avec slate

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Pour l'élection du futur bâtonnier, Christiane Féral-Schuhl a joué la carte féministe dans une profession où l'égalité homme-femme n'est pas réalisée.

Au Barreau de Paris, plus d'un avocat inscrit sur deux (50,5pour cent précisément) est une avocate. Parmi les plus jeunes, les rangs se féminisent : en 2007 et 2008, l'effectif global s'est enrichi de 555 femmes contre 141 hommes, souligne l'observatoire du Conseil national des Barreaux (CNB). Et pourtant, depuis la création de la fonction de bâtonnier par… Saint Louis, une seule femme y a accédé : Dominique de La Garanderie, en 1998 ! Alors, lorsqu'une ouverture se profile pour faire reculer la misogynie au sein d'une profession qui doit théoriquement défendre l'égalité homme/femme consacrée par le législateur, les ténors féminins de la profession s'y engouffrent.

Le soutien de Dominique de la Garanderie, Gisèle Halimi et les autres

Christiane Féral-Schuhl, avocate spécialisée dans les technologies numériques et l'internet, était candidate à la succession du bâtonnier en titre, Jean Castelain. Certes, elle a défendu un programme et s'est présentée en formant un " ticket " avec Yvon Martinet, spécialiste de l'environnement, appelé à devenir vice-bâtonnier. Mais la véritable signification de cette candidature était ailleurs. Les femmes du barreau n'ont guère laissé planer le doute, à l'instar de Dominique de La Garanderie qui déclarait avant l'élection, le 2 décembre, du futur bâtonnier : " Pour savoir ce que représentent les femmes au sein de notre Barreau, en nombre et en compétence, je souhaite qu'elles se mobilisent le 2 décembre. " Il n'est pas question, ici, de programme, mais de condition féminine.

Déjà en avril 2010, Christiane Féral-Schuhl avait organisé un débat intitulé " Dialogue avec des pionnières " retransmis sur internet. Dominique de La Garanderie y participait avec Gisèle Halimi, dont on connait l'engagement pour la cause des femmes, et Geneviève Augendre, qui fut la première avocate en droit des affaires, ouvrant une brèche dans une citadelle autrefois réservée aux hommes. Car il existe dans la profession d'avocat des problèmes spécifiques auxquels les femmes sont confrontées. La rémunération en fait partie : " Après 10 ans d'exercice, le revenu moyen est de 120.000 euros pour un homme et de 60.000 euros pour une femme ", indique l'Observatoire du CNB. Un différentiel bien plus important que l'écart de 20pour cent observé en moyenne dans les autres professions ! Au plan national, une femme sur trois quitte la profession d'avocat après six ans d'exercice. Et à Paris, d'après une enquête du Barreau réalisée en 2008, huit avocates sur 10 estiment qu'il existe de véritables différences entre les hommes et les femmes dans l'exercice professionnel.

Christiane Féral-Schuhl, " être femme et avocate en 2010 "

Aussi, lorsque la candidature de Christiane Féral-Schuhl s'est construite, Dominique de la Garanderie, qui avait elle-même plaidé en faveur d'une plus grande reconnaissance des femmes dans la profession lors de son bâtonnat, lui apporta son soutien. On a par exemple vu les deux femmes côte à côte dans un autre débat intitulé " Etre femme et avocate en 2010 ". Certes, Christiane Féral-Schul et Yvon Martinet ont bâti un programme pour la réforme de la garde à vue, la défense des libertés des avocats dans l'exercice de leur profession, contre l'extension des jurys populaires… autant de sujets qui ne les distinguent guère des autres candidats à l'élection. Ils ont aussi placé la création d'une centrale d'achats parmi leurs priorités, fixé des axes de travail comme la transparence des honoraires, le malaise des jeunes avocats, les rapports entre avocats et juristes d'entreprises… Ces thèmes ont été abordés lors du dernier débat retransmis sur la chaîne Public Sénat le 1er décembre, veille de l'élection, face à leurs ultimes compétiteurs, Pierre-Olivier Sur (droit pénal des affaires) et Catherine Paley-Vincent (santé)… Mais, avant tout, pour cette élection, le barreau de Paris résonnait de la révolte feutrée des femmes. Même si une femme figurait dans le duo concurrent, elle concourait pour le poste de vice-bâtonnier. Restait, pour le symbole, le duel au sommet : Christiane Féral-Schuhl contre Pierre-Olivier Sur.

Or, ce dernier fit une faute. Lorsqu'il qualifia le projet de sa rivale de " réforme de boutiquier ", revendiquant le combat pour les " valeurs " pour mieux cantonner son adversaire au terrain " technique ", il tendit une perche à Christiane Féral Schuhl qui ne manqua pas de le remercier pour " cette élégante observation ". La misogynie de la profession était réapparue, la candidate féminine à la fonction de bâtonnier marquait un point pour l'élection du lendemain. Qu'elle remporta par un peu plus de 51pour cent des voix des votants et au terme d'une participation record : l'appel à la mobilisation des avocates parisiennes avait été entendu.

Le  " cyberdroit " et la sécurité de demain

Après une année de dauphinat qui vient de commencer, Christiane-Féral Schuhl deviendra en janvier 2012 la deuxième femme bâtonnier du Barreau de Paris, fonction qu'elle exercera jusqu'à fin 2013. En plus des valeurs communes à tous les avocats quelles que soient leurs spécialités, cette avocate, qui va fêter ses 30 ans d'expérience professionnelle et a fondé son premier cabinet en 1988, exerce dans un secteur en pleine actualité et dans lequel elle a ouvert la voie. On remarquera une fois de plus que l'élection du bâtonnier est en général très imprégnée des problématiques du moment.

Ainsi, l'élection de Dominique de la Garanderie, avocate en droit social, correspondait à une période où les réductions d'effectifs dans les entreprises se multipliaient sous l'effet des délocalisations et alors que le droit social en France devait évoluer sous l'effet de la mondialisation. Plus tard, par exemple, l'élection d'un avocat en droit des affaires comme Jean-Marie Burguburu a manifesté l'importance prise par cette spécialité dans la profession. Jean Castelain, l'actuel bâtonnier, est un spécialiste de la propriété intellectuelle et des médias et a accédé à cette fonction après les débats sur la loi Hadopi. Avec l'explosion d'internet, le statut des propos tenus sur les réseaux sociaux comme Facebook, le mode opératoire de Wikileaks ou les responsabilités juridiques liées au Web2.0, le " cyberdroit " doit continuer à se construire car il est un élément de la sécurité de demain. C'est précisément le fonds de commerce du futur bâtonnier.

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