25/03/2011 à 13h03
Les critiques qui s'élèvent contre les opérations menées par les Occidentaux sont la manifestation d'une nouvelle ligne de partage entre les Etats du monde. Avec notamment l'émergence de puissances naissantes comme le Brésil et l'Inde qui se réclament du sacro-saint dogme de la souveraineté nationale.
Sans doute la guerre est-elle toujours une aventure. C'est ce que l'on ne manquera pas de constater, au fur et à mesure du développement des opérations militaires en Libye. Pourtant, celles-ci renouent avec une notion qui avait paru tomber en désuétude : le droit ou le devoir d'ingérence. Ce qui distingue en effet la situation en Libye d'autres épisodes, c'est la levée en masse des opposants au colonel Kadhafi, les premiers succès de leurs manifestations, puis leur reflux face à la contre-offensive des militaires et des mercenaires de Kadhafi, enfin la menace sous laquelle ils étaient d'être écrasés et liquidés.
A l'heure où, dans la presse occidentale notamment, les critiques se font plus nombreuses, comme il est normal, il ne faut pas perdre de vue ce qui fonde la légitimité de cette intervention : le sort d'un peuple dont une partie, non négligeable, s'était soulevé pour obtenir, après 42 ans d'une dictature impitoyable, que leur soient reconnus des droits élémentaires.
Il y a eu, et il y a toujours, deux approches. L'une franco-britannique, l'autre américaine. La première, incarnée par le président français, a consisté à prendre les devants, à reconnaître très vite le Conseil de transition libyen qui siège à Benghazi, puis à convaincre les Nations Unies de donner un cadre juridique à une intervention visant à établir une zone de non survol aérien. C'était une position claire et offensive qui a uni Paris et Londres. Si les opérations en Libye sont couronnées de succès, cela relancera l'idée d'une défense européenne bâtie autour d'un noyau franco-britannique.
L'approche américaine a été décrite comme hésitante. Barack Obama a soutenu l'opération mais doit, en même temps, tenir compte des critiques du Congrès et d'une opinion publique, qui est dans un post-Irak (comme il y a eu un post-Vietnam), c'est-à-dire une hostilité de principe à toute intervention militaire. Le président américain s'est donc gardé de toute proclamation idéologique. Il n'a en rien reproduit le vocabulaire de son prédécesseur George Bush, évitant ainsi que l'opération soit contestée par principe, aussi bien en Europe que dans les pays arabes.
C'est d'ailleurs Amr Moussa, secrétaire général de la Ligue arabe et probable président égyptien, qui a convaincu Hillary Clinton de la nécessité d'intervenir. En effet, les Egyptiens pouvaient difficilement accepter l'idée d'une révolution réussie au Caire et qui aurait échoué en Libye, alors même que la Cyrénaïque leur est si proche. Il est symptomatique que ce même Amr Moussa ait pris des positions publiques contraires à l'intervention dès lors que les sous-marins et les navires américains avaient commencé de bombarder les centres névralgiques libyens.
On aurait garde d'oublier les conditions dans lesquelles s'est réalisé un consensus au Conseil de Sécurité. Le vote a été acquis malgré l'abstention de la Russie et de la Chine. Pour la Russie, c'est un succès du débat politique entre Poutine et Medvedev. Le premier ayant été à l'origine de nombreux contrats, notamment d'armement, avec la Libye, on comprend mieux sa position personnelle. Même si celle-ci n'en est pas moins choquante de la part de quelqu'un qui avait lancé l'offensive contre la Géorgie. La Chine est dans une position plus délicate, car le pouvoir craint une contagion à Pékin. Aucun des dirigeants chinois n'a oublié Tien An Men en 1989. Le pouvoir chinois s'emploie à éviter qu'un vaste mouvement démocratique puisse surgir.
L'opération libyenne aura probablement été l'une des dernières, ou la dernière, que les " Occidentaux " aient réussi à mettre sur pied. Dans le nouveau rapport des forces mondiales, comme au sein du G20, il faut tenir compte du poids naissant du Brésil et de l'Inde. Ces deux pays se sont montrés, également par leur abstention, hostiles à toute intervention. On voit d'un côté des pays qui continuent de penser qu'un ordre mondial meilleur peut surgir de l'application d'un devoir d'ingérence, et de l'autre, des pays qui expérimentent une puissance naissante, ou renaissante, et sont figés sur le dogme sacro-saint de la souveraineté nationale. C'est incontestablement l'une des grandes lignes de partage avec laquelle il faudra compter.