Jean Marie Colombani 05/06/2009 à 17h08

Le nouveau cap de l'Amérique

Jean Marie Colombani avec slate

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Tout le talent d'Obama tenait sans le discours du Caire.

Main tendue au monde arabe, dont les Etats-Unis ne seront "jamais" l'ennemi; appel à ce même monde arabe pour qu'il combatte l'extrémisme islamiste; affirmation que l'intérêt américain, autant que celui d'Israël ou de la Palestine ? nommée pour la première fois ainsi et non sous le vocable habituel "Etat ou Autorité palestinienne" - commande de faire coexister deux Etats: telle est la substance du discours de Barak Obama au Caire, moment important de la définition du nouveau cap de l'Amérique.

Pour convaincre, le président américain a mis tout son talent, et une bonne part de lui-même, de son histoire personnelle faite d'une double identité et d'une croyance totale dans les vertus du modèle américain. Mais il a aussi pris garde de ne rien éviter: les racines historiques des tensions avec le monde musulman, le poids des stéréotypes qui ferait de l'islam une religion violente et de l'occident un ennemi de l'islam; la lutte contre l'extrémisme et les moyens de cette lutte (ce qui est licite et ce qui ne l'est pas), les conditions de la paix entre Israël et Palestine, le refus de voir l'Iran se doter de l'arme nucléaire, les droits de l'Homme, et ceux des femmes, la liberté religieuse etc.. En tous points conforme à ses engagements de campagne. Tout avait été fait pour qu'un maximum de gens de toutes nationalités puissent suivre le discours en direct, sur internet comme sur des télévisions ou encore des messages sms, le tout simultanément en treize langues! Ce discours avait été minutieusement préparé, et pesé.

Sa signification est triple: elle est celle d'un changement de cap diplomatique; celle aussi d'une ambition: restaurer l'image, détruite par son prédécesseur, des Etats-Unis, et donc rendre à son pays sa capacité d'influence ; la marque enfin d'un défi personnel, à savoir assumer le symbole du rêve américain qu'il incarne à l'intérieur comme à l'extérieur.

Le changement réside pour l'essentiel dans le retour, au sens propre, de la diplomatie, et de la recherche du consensus chaque fois que cela est possible. Y compris avec l'Iran dont il reconnaît que la politique est une menace pour la paix. C'est le contraire de la guerre préventive , mise en pratique par George Bush après avoir été théorisée par les néoconservateurs; l'événement n'est plus crée par le déclenchement d'opérations militaires mais par un discours, par le verbe, le verbe d'un prédicateur affirmant une croyance en l'homme quasi religieuse.

Témoin aussi de ce changement: l'attitude à l'égard d'Israël. Il ne s'agit plus de suivre l'Etat hébreu quoiqu'il arrive, mais d'obtenir la paix, d'obliger à la paix ; en tenant un équilibre que seul avant lui avait tenté Bush père, aidé de son secrétaire d'Etat d'alors, James Baker. Cela donne : l'alliance avec Israël est " incassable " ; mais la situation de la Palestine est "intolérable". Il s'agit donc d'obtenir, outre l'arrêt des " colonisations ", l'application par les deux parties de l'objectif des deux Etats. Du discours de François Mitterrand devant la Knesset, à ceux aujourd'hui de Nicolas Sarkozy, c'est une ligne en tous points conforme à ce qu'attendaient les Européens, et les Français en particulier...

Avec l'usage des mots justes: pour décrire la "souffrance" des Palestiniens, il évoque "l'humiliation qui accompagne l'occupation"; pour stigmatiser ceux qui haïssent Israël, il déclare "haïssable" ceux qui nient l'Holocauste; puis il instruit le procès, dans l'Histoire, de l'usage de la violence, que les Palestiniens doivent, dit-il, "abandonner".

Où est la nouveauté? Dans l'affirmation que la naissance d'un Etat palestinien n'est plus considérée comme un souhait, mais aussi comme étant conforme à l'intérêt national américain. Cela fait toute la différence.

Ici, la fermeté prévaut , après l'appel réitéré au dialogue : oui au nucléaire civil, non à une prolifération militaire dont il juge qu'elle pourrait entrainer la région dans une course aux armements mortelle .

Redresser l'image de l'Amérique? Citations du " saint Coran " à l'appui, il s'agissait de montrer que les cultures se rejoignent dans les valeurs des droits de l'Homme, en s'appuyant sur tout ce qui, dans l'islam , prêche la tolérance; avec le rappel de tout ce que la civilisation moderne doit à la civilisation musulmane. Sans omettre d'en appeler aux droits des femmes, aux libertés ? " la liberté est indivisible " - autant qu'au respect des libertés religieuses. Sans trop d'illusion immédiate: un discours, a-t-il prévenu, ne peut à lui seul effacer des années de tensions et d'incompréhension. La route sera longue, mais elle est tracée. Il y met en quelque sorte une condition, en forme d'exhortation : que chaque pays musulman prenne sa part de la lutte contre l'extrémisme. Lequel porte un nom et un seul: Al Qaida. Corollaire: les Etats-Unis laisseront "l'Irak aux Irakiens", et quitteront l'Afghanistan, lorsqu'al Qaida sera vaincue .

Quant au défi personnel, comment ne pas admirer cette revendication d'une identité d'un "chrétien" qui en appelle aux appartenances musulmanes de sa famille paternelle ; sans jamais perdre de vue les vertus des "pères fondateurs"; celles dont il s'était inspiré pour nourrir son célèbre et très beau " discours de Philadelphie " sur les "races" aux Etats-Unis, fondement de l'Amérique "post raciale" qu'il appelle de ses v?ux. De la même façon, il avait au Caire l'ambition de jeter les bases d'un monde post-terroriste. Vaste programme. Utopique? Qui s'en plaindra?

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