16/03/2011 à 14h11
La situation du Japon fait rebondir le débat du nucléaire en France. Certes, Nicolas Sarkozy, Président de la République, a tranché : la stratégie énergétique française, qui repose sur la prédominance du nucléaire (75 pour cent) dans la production d'électricité, ne sera pas remise en question, a-t-il affirmé le 14 mars. Mais l'évolution de la catastrophe nippone implique de faire preuve d'humilité et d'en tirer les enseignements. Face à une déferlante de situations incontrôlées, il est normal de s'interroger sur la légitimité des choix. Le Japon est le premier pays concerné : malgré une digne retenue de la population, des questions commencent à être posées sur la gestion des réacteurs des centrales nucléaires de Fukushima par Tokyo Electric Power (Tepco), la première entreprise électrique du pays. Aux Etats-Unis et en France aussi, des débats sont ouverts. Car à eux trois, ces pays totalisent 56 pour cent de la puissance nucléaire mondiale installée dans 31 pays, selon l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA).
Les associations anti-nucléaires montent au créneau et réclament une révision en profondeur des politiques de l'énergie, pour se passer entièrement de l'apport du nucléaire. L'Allemagne qui avait décidé l'abandon progressif de cette énergie, est citée en exemple. On doit toutefois se souvenir que 20 pour cent de son électricité est d'origine nucléaire, et qu'elle figure parmi les mauvais élèves de l'Europe en termes d'émissions de CO2. Au point que la chancelière Angela Merkel avait souhaité revenir sur les modalités de sortie du nucléaire et prolonger l'exploitation des centrales actuelles. Compte tenu de la catastrophe au Japon, elle opère une volte-face : toutes les procédures de prolongation de la durée de vie des centrales allemandes ont été gelées. C'est bien le signe qu'aucune doctrine confrontée à la réalité des catastrophes ne peut être révisée. Après tout, il n'y a qu'une quarantaine d'années que l'atome civil contribue significativement à la production d'électricité. Et tout bien considéré, il ne représente aujourd'hui que 17 pour cent de l'électricité produite dans le monde. Rien, apparemment, d'insurmontable. En outre, même avec 65 réacteurs nucléaires actuellement en construction, le parc mondial (442 réacteurs actuellement) ne devrait pas fournir une part beaucoup plus importante de l'électricité mondiale dans l'avenir.
Demande croissante
Mais la demande en énergie n'en finit plus de croître. Si on ne considère que la consommation d'électricité, elle a triplé en France en 35 ans, et doublé en 25 ans. A ce stade, les progrès réalisés et escomptés dans les énergies renouvelables et les économies d'énergie ne permettent, globalement, que de compenser la hausse de la demande dans le cadre d'un bouquet énergétique comprenant... du nucléaire. C'est bien la raison pour laquelle l'atome civil a, jusqu'à présent, trouvé sa place.
Pour des pays comme la France et le Japon qui ne disposent pas de matières premières énergétiques, le nucléaire est une façon de réduire leur dépendance aux importations d'hydrocarbures. En France par exemple, grâce au nucléaire qui fournit les trois quarts de l'électricité consommée dans l'Hexagone, le taux d'indépendance énergétique est de 50,5 pour cent. Dans les années 1970, avant que le programme nucléaire ne fournisse tous ses effets, le taux d'indépendance ne dépassait pas 25 pour cent.
On n'imagine pas, d'ailleurs, de revenir quarante ans en arrière et de recourir au charbon et aux hydrocarbures pour remplacer le nucléaire, alors même que ces matières premières énergétiques figurent au banc des pollueurs à cause des émissions de CO2 qui contribuent à l'accélération du réchauffement climatique. L'objectif de réduction de 20 pour cent des émissions en Europe entre 2007 et 2020 pour les ramener à leur niveau de 1990 passe par une augmentation de 20 pour cent d'économies d'énergie, et une hausse de 20 pour cent de la production d'énergies renouvelables. Aussi, même en mettant fin au nucléaire – c'est-à-dire en France à 30 pour cent de l'énergie primaire consommée, toutes origines confondues – on ne saurait accepter de dégrader le bilan carbone du pays.
Une partie des produits pétroliers utilisés dans les transports pourrait être utilisée pour alimenter des centrales thermiques réhabilitées sans augmenter les importations d'hydrocarbures. Comment ? En augmentant lourdement les taxes sur les carburants afin que les automobilistes laissent leur véhicule au garage. Mais la mesure, qui viendrait s'ajouter à l'augmentation prévisible du prix du pétrole, aurait toutes les chances de déclencher une levée de boucliers et réclamerait un très grand courage politique de la part du gouvernement qui le déciderait. Et elle serait, de toute façon, écologiquement contestable.
Le coût des énergies renouvelables
Le principal recours semble devoir venir des énergies renouvelables. Elles ne sont toutefois qu'une partie de la solution, car on n'est pas aujourd'hui sur des échelles comparables. Mais là encore, les stratégies vont devoir être revues à l'aune de la catastrophe nippone. Le cas du photovoltaïque pose problème. Cette énergie s'est développée grâce à un niveau élevé de subventions sans lesquelles elle ne peut être compétitive. En France, en trois ans, la capacité installée du photovoltaïque a été multipliée par dix. Pour dégonfler la bulle qui s'est constituée et qui coûte plus de 2 milliards d'euros par an à EDF, le gouvernement a décidé de réduire de moitié l'effort de promotion du voltaïque. Faudra-t-il revenir sur cette disposition ?
L'éolien terrestre (3000 machines installées fin 2009 dans l'Hexagone), quant à lui, est bridé au nom de la pollution visuelle et sonore, argument développé par les tenants du nucléaire pour enrayer son développement. Pour réduire le poids du nucléaire, il faudrait immanquablement que les pouvoirs publics passent outre ces querelles et ignorent les critiques de " gabegie financière " formulées contre l'éolien. Un grand pas a été fait avec les appels d'offres lancés dans l'éolien offshore pour l'installation, selon le Grenelle de l'Environnement, de 1200 machines au large des côtes françaises, qui pourront fournir environ 3,5 pour cent de la consommation électrique en France. Mais actuellement, éolien et photovoltaïque réunis ne représentent pas plus de 6 pour cent de la production d'électricité. Même avec l'hydroélectricité qui est à ce jour la principale source d'énergie verte en France (environ 15 pour cent de la production totale, mais proche de la saturation), les renouvelables sont loin de pouvoir compenser le nucléaire.
Restent les économies d'énergie dans le secteur résidentiel et tertiaire. Il y a de quoi faire puisque ce secteur représente, selon l'Insee, 44 pour cent de la consommation finale énergétique. Et si on s'en tient à l'électricité, 68 pour cent ! Les Allemands ont pris quelques longueurs d'avance pour construire des bâtiments plus économes en énergie. En France, le Grenelle de l'Environnement a fixé des étapes : partant d'une moyenne de 240 kWh par m2 et par an, l'objectif consiste à passer à 150 kWh en 2020 et 50 kWh en 2050, explique l'Ademe. Soit près de cinq fois moins en quarante ans... avant de parvenir à un standard de construction à énergie positive, c'est-à-dire des bâtiments qui produisent plus d'énergie qu'ils n'en consomment. Le problème est le rythme pour parvenir à ces objectifs: on peut l'accélérer, mais la transformation du parc immobilier ne peut se concevoir que dans la durée. Environ deux générations.