14/05/2010 à 10h48
Quelle est votre blague politique préférée avait-on demandé au leader conservateur David Cameron, très peu de temps avant le scrutin britannique ? Réponse : Nick Clegg ! Cet épisode a bien sûr été rappelé à la première conférence de presse que David Cameron et Nick Clegg ont tenue pour annoncer leur union. Prestation placée sous le signe de la " rupture " : le leader conservateur et le leader des libéraux-démocrates ont promis de changer la politique, d'apporter aux Britanniques un gouvernement d'un nouveau type, dans un duo qui paraissait parfaitement complice. Cette issue n'était pourtant pas donnée d'avance, pas plus qu'elle n'est la plus cohérente. Au départ, il y a un scrutin, qui place en tête le parti conservateur, mais sans majorité absolue à la Chambre et avec à peine 36 % des voix. En face, les deux oppositions, devancées certes, mais représentant, à elles deux, près de 65 % des Britanniques. Du moins de ceux des Britanniques qui ont pu voter, car les conditions du scrutin ont été telles qu'elles ont fait peser un doute sur la légitimité même du vote, dans certaines circonscriptions où les résultats étaient particulièrement serrés et où nombre de sujets de sa Majesté n'ont pas pu avoir accès aux bureaux de vote, faute d'une bonne organisation.
Au soir du scrutin, bien qu'il ait été devancé par les conservateurs et, qu'avec 29 % des voix, il ait obtenu l'un des plus mauvais scores du parti travailliste de ces dernières années, Gordon Brown était pourtant fondé à proposer une alliance de gouvernement aux libéraux démocrates. Mais le choix de Nick Clegg, le leader des lib-dem, a été celui de l'arithmétique : au nombre de sièges additionnés des conservateurs et des lib-dem, on obtenait la majorité la plus forte. Ce qui a permis de dire à l'un et à l'autre, au cours de cette même conférence de presse, qu'ils étaient là pour cinq ans et qu'ils offriraient au pays " une majorité solide ". Cette alliance doit beaucoup à la volonté de Nick Clegg de gouverner, et de gouverner durablement ; pour mettre fin à une situation d'éloignement du pouvoir qui faisait des lib-dem les éternels figurants de la vie politique britannique. En outre, Nick Clegg lui-même est un homme de centre droit, à l'inverse de ses troupes qui se réclament plutôt du centre gauche. C'est ce qui rend, en apparence, cette alliance contre nature, puisque les lib-dem ont mené campagne pour une Grande-Bretagne " plus juste ", en même temps qu'ils ont constamment dénoncé l'arrogance de classe qui symbolisait, à leurs yeux, David Cameron et les siens. Toute la question est de savoir à quel moment ces incohérences et ces incompatibilités de départ ressurgiront ou bien, au contraire, si elles sont solubles dans l'action gouvernementale.
Il faut donc regarder le compromis qui a été signé et qui fait de Nick Clegg le vice premier ministre ; c'est-à-dire celui qui, à la Chambre des communes en l'absence du premier ministre, répondra, devant l'opposition et devant le pays, de tous les actes d'un gouvernement dont tous les postes clés sont confiés à des conservateurs. Deux éléments majeurs fondent ce compromis : la gestion de la crise d'une part et la réforme de la vie politique d'autre part. Sur ces deux points, les conservateurs, et c'est sans doute heureux pour les Britanniques, ont dû mettre de l'eau dans leur vin. Les mesures de rigueur, qui sont attendues pour le début du mois de juillet, devront être tempérées par des choix plus équitables en matière fiscale et budgétaire. Par exemple, les conservateurs veulent baisser l'impôt sur les successions et réduire la dimension et les dépenses des services publics. Les lib-dem devraient obtenir que ces coupes dans les dépenses publiques n'affectent pas le service national de santé et que puisse être envisagée l'exonération de l'impôt sur le revenu pour les ménages les plus modestes, ceux qui gagnent moins de 12 000 euros par an.
Mais le point principal de l'accord, et celui qui tenait le plus à cœur aux lib-dem, touchera la réforme du mode de scrutin, avec peut-être l'introduction d'une dose de proportionnelle dans les scrutins législatifs (à condition que les Britanniques l'approuvent par référendum), en même temps que les législatures seraient limitées à des mandats de cinq ans et ne seraient plus, comme aujourd'hui, laissées au libre choix des gouvernements en place.
Quant au point qui nous intéresse le plus, l'Europe, il peut être regardé de deux façons. On peut, certes, se réjouir car la présence des lib-dem au gouvernement évite l'ouverture d'une nouvelle crise institutionnelle dans l'Union européenne. Les conservateurs ne devraient pas remettre en cause les traités existants, comme ils en avaient l'intention, et ne devraient pas demander de faire jouer de nouvelles clauses d'" opting out ". Mais on peut aussi se désoler de voir que les affaires étrangères sont confiées à William Hague. Ce dernier avait dirigé le parti conservateur sans succès face à Tony Blair et il est connu pour être le leader du courant le plus radicalement hostile à la construction européenne dans les rangs des conservateurs. Le nouveau duo Cameron-Clegg a annoncé que " jamais " la Grande-Bretagne n'entrerait dans l'euro et qu'elle s'opposerait à toute nouvelle avancée de la construction européenne. On peut donc dire que, sur ce qui était l'un des emblèmes de sa campagne, Nick Clegg a baissé pavillon, car il avait toujours prétendu qu'il remettrait son pays sur des rails européens. Il y a retour en politique extérieure à la notion " relation spéciale " avec les Etats-Unis, et promesse par William Hague de conduire une diplomatie avant tout " britannique ".
En face, le parti travailliste devra trouver un successeur à Gordon Brown, lequel avait annoncé qu'il quitterait son poste si cela pouvait faciliter une alliance avec les libéraux démocrates. Cela n'a pas été le cas, et Gordon Brown, qui a été pendant dix ans le grand maitre de l'économie et des finances britanniques, à cette époque particulièrement brillante, puis le premier ministre de la crise pendant trois ans, cède la place. Celui qui était, il y a encore quelques jours, ministre des affaires étrangères, David Miliband, brigue sa succession. La vie politique britannique va être animée, pour les années qui viennent, par trois personnalités qui viennent à peine de franchir le cap des 40 ans...