16/10/2009 à 11h12
Dans le remue-ménage général et le repositionnement stratégique auxquels nous assistons depuis l’élection de Barack Obama, il faut regarder du côté de la Turquie. Celle-ci, on le sait, est candidate à l’entrée dans l’Union européenne: de passage à Paris récemment, à l’occasion de manifestations consacrées à son pays - on a même vu la Tour Eiffel parée de rouge et de blanc, les couleurs de la Turquie - le président Abdullah Gül n’a pu que regretter le refus persistant que la France oppose désormais à cette adhésion. Refus qui est en fait une position franco-allemande, Sarkozy-Merkel. Ce qui n’empêche pas la France et l’Allemagne de continuer à inciter la Turquie à évoluer, à se réformer de façon à mieux se préparer à une perspective qu’elle continue de revendiquer. La Turquie vient d’ailleurs d’être rappelée à l’ordre par la Commission européenne! Cette dernière s’inquiète du respect, insuffisant à ses yeux, de la presse et de la liberté d’expression par le gouvernement turc.
Dans ce contexte, la Turquie a soufflé le chaud et le froid.
Le chaud: c’est l’accord historique qui vient d’être signé en Suisse entre les ministres des affaires étrangères arménien et turc. En effet, le souvenir des sinistres années 1915-1917, celles du «génocide» arménien par les forces de l’empire ottoman, était un véritable poison. Il faut donc saluer cette réconciliation (qui doit encore être ratifiée par les deux Parlements) pour ce qu’elle est: un acte historique. Et rendre à Hillary Clinton ce qui lui appartient: c’est en effet grâce à elle et à une négociation de dernière minute avec Edouard Nalbandian, le ministre arménien, dans la voiture qui les conduisait à l’université de Zurich, que la Secrétaire d’Etat a obtenu que l’accord, si longuement et patiemment négocié, soit finalement signé.
Mercredi 14 octobre, à Bursa, près d’Istanbul, les présidents turc et arménien se sont retrouvés pour un match de football (victoire de la Turquie 2-0) comptant pour les éliminatoires de la coupe du monde. «Nous n’écrivons pas l’Histoire, nous sommes en train de la faire», a déclaré Abdullah Gül.
Tout n’est cependant pas réglé entre les deux pays car le premier ministre turc Erdogan continue, lui, de demander à l’Arménie de ne plus revendiquer les territoires du Haut-Karabakh. Mais cette réconciliation revêt un aspect stratégique parce qu’elle est de nature à sécuriser les voies d’approvisionnements énergétiques de toute l’Europe.
Le froid: il s’agit là aussi d’un revirement stratégique de la Turquie, mais dans l’autre sens puisqu’elle tend de plus en plus à faire d’Israël un ennemi. Nous n’en sommes pas encore là mais le dernier incident en date fait réfléchir. Etaient prévues, ces jours prochains, des manœuvres de l’Otan associant Israël, auxquelles la Turquie vient de se refuser. Officiellement les responsables turcs parlent d’une question d’organisation et ceux de l’Otan d’un exercice limité. Dans la réalité, les exercices, baptisés «Aigle d’Anatolie», qui devaient commencer le 12 octobre, manœuvres militaires prévues aux confins de la Syrie, de l’Iran et de l’Irak, sont un geste politique majeur. Il n’est pas sans rappeler l’incident provoqué à Davos par le premier ministre turc Erdogan, qui s’en était pris violemment au président israélien Shimon Perez. «Comment peut-on accepter que volent dans notre ciel des avions qui ont bombardé Gaza?», se demande un quotidien turc exprimant mieux que tout autre déclaration la nouvelle politique de la Turquie à l’endroit d’Israël.
Il s’agit d’un changement majeur, car pratiquement depuis la naissance de l’Etat d’Israël, ce dernier pouvait compter sur une alliance avec la Turquie. Mais, il est vrai que la Turquie, toujours officiellement un Etat laïc, est désormais gouvernée par un parti qui se réclame de l’islamisme. De la même façon, la Turquie a toujours été un élément essentiel pour les Etats-Unis dans l’Otan; ce qui a valu aux Européens de subir une très forte pression américaine pour qu’ils acceptent l’entrée de la Turquie dans l’Union.
Or, nous assistons aujourd’hui à un éloignement progressif de la Turquie d’avec Israël, et peut-être au-delà. Il faut se souvenir que le premier incident avait été le refus par la Turquie d’accorder une autorisation de survol aux avions américains qui partaient bombarder l’Irak. Mais surtout, ce mouvement s’accompagne de la part d’Erdogan d’un rapprochement avec l’Iran. Et toutes les tentatives d’Israël d‘envoyer à la Turquie des messages conciliants ont été, jusqu’à présent, rejetées.
Si ce divorce d’avec Israël devait se confirmer en même temps que le rapprochement de la Turquie avec l’Iran, ce serait, à coup sûr, un changement majeur dans l’équilibre géo stratégique de la région. Cela au plus mauvais moment: à Londres, Hillary Clinton ne vient-elle pas de rappeler à l’Iran que les pays, qui se préoccupent de l’armement nucléaire éventuel de Téhéran, n’attendraient pas «indéfiniment» les preuves de bonne volonté. Par ailleurs, il va de soi que ces mouvements-là, à l’inverse de la réconciliation avec l’Arménie, ne sont pas de nature à faciliter le lent cheminement de la Turquie vers l’Union européenne.