16/07/2010 à 17h03
Le problème israélo-palestinien a toujours servi de défouloir aux pays arabes lorsqu'ils avaient à résoudre leurs propres conflits intérieurs. Cet exutoire permettait de détourner l'attention sur des faits sérieux qui étaient ainsi escamotés. L'époque où les organisations extrémistes se faisaient connaitre par des détournements d'avions ou par des prises d'otages est révolue car elles ont compris que la violence desservait leur cause. Il semble qu'à présent l'affrètement de flottilles, chargées de briser le blocus israélien de Gaza, soit devenu à la mode car il occupe les médias durant plusieurs jours et, à l'exception du navire turc Marmara, fait couler de l'encre plutôt que du sang. Cependant les motivations réelles des organisateurs sont aux antipodes de l'objectif apparent.
La dernière flottille libyenne, qui devait rejoindre Gaza le 14 juillet et qui a accosté en définitive un quai égyptien, n'avait pas été organisée par la Libye qui avait renoncé depuis longtemps à occuper le devant violent de la scène politique. Sa dernière élection au Conseil des droits de l'homme de l'ONU, malgré les efforts de nombreuses ONG qui la jugeaient indigne d'y siéger, l'a contrainte à adopter un profil bas et une modération inhabituelle. Cette flottille s'inscrit en fait dans le combat interne qui déchire les prétendants à la succession de Mouammar Kadhafi.
Le président libyen a désigné officiellement son successeur en la personne de son quatrième fils, Moatassem Billah, lieutenant-colonel chef des services de renseignement et homme fort de l'armée, au détriment de son fils ainé, Seif Al-Islam, qui ne l'entend pas de cette oreille. Ce dernier complote sans relâche pour succéder à son père qui a décidé de quitter le pouvoir en 2013. Pour favoriser la prise du pouvoir par celui qu'il a choisi, le colonel Kadhafi a poussé son fils Seif à s'exiler à l'étranger en 2007, en lui intimant l'ordre d'y rester pendant au moins cinq années et de ne revenir qu'après l'installation officielle de son frère.
Seif se préparait depuis longtemps à prendre la tête d'un potentat riche en pétrole et en gaz. Il s'était constitué des alliés parmi les islamistes en favorisant la libération de trois chefs djihadistes et de deux cents militants. Il s'était affiché, en guise de symbole, avec Abdelhakim Belhaj, l'émir du Groupe islamique des combattants libyens (GICL), Khaled Chrif, son chef militaire, et Sami Saadi, l'idéologue, tous fraîchement libérés. Sa stratégie consistait à rassembler pour préparer son avènement grâce à des alliés qui l'aideraient à contrer son frère.
Selon des sources du renseignement israélien, sa dernière initiative avait pour but de se rappeler aux bons souvenirs de ses concitoyens et des Palestiniens en affrétant l'Almathea sur ses propres deniers. La mission finale de ce navire consistait à se faire de la publicité à l'occasion d'un affrontement avec la marine israélienne dans les eaux de Gaza. Cette action a été, dès l'origine, formellement désavouée par les dirigeants de Tripoli qui s'opposaient à cette expédition dont ils avaient compris la finalité.
Le colonel Kadhafi, qui continue à diriger d'une main de fer Tripoli, a tenté en vain de freiner les ardeurs de son fils rebelle. Le 11 juillet il a interdit le décollage d'avions privés à destination de l'Egypte, la Grèce, la Crète ou Chypre afin d'empêcher Seif de rejoindre en héros sa flottille. La victoire politique et médiatique de Seif risquait de sonner le glas des ambitions de celui que Kadhafi avait choisi pour lui succéder. Un porte-parole officiel libyen a d'ailleurs confirmé le 12 juillet que Seif al-Islam agissait en son nom propre sans la caution de son gouvernement : " La Libye ne souhaite pas intervenir et pense que ce navire dissimule en fait une aventure et un risque ". Il faisait allusion à la mise en garde du ministre israélien Uzi Landau qui avait prévenu le navire libyen que la marine israélienne ne serait pas indulgente.
Seif n'était pas de nature à se voir imposer des décisions contraires à ses plans et à son ambition. Il a donc décidé de revenir au pays, à grand renfort de publicité, contre la volonté de son père qui pouvait difficilement le contrer sans mettre en danger les fondements de son propre régime. Il a profité de son exil doré pour s'acoquiner avec les milieux d'affaires russes et britanniques qu'il soudoyait à coups de contrats de gaz et de pétrole. Il a monnayé la libération de l'ex-espion Mohamed Al-Megrahi, condamné à vie après le détournement du vol Panam 103 qui s'était écrasé à Lockerbie avec 261 personnes à bord. Il a prétexté que Megrahi était en phase terminale de vie pour l'amener avec lui à Tripoli, le 21 août 2009, sous le nez d'un Mouammar Kadhafi mis devant le fait accompli. Le colonel n'a compris qu'il avait été berné que lorsque le médecin, qui avait signé l'acte médical de libération, confirma que Megrahi " pouvait vivre encore 10 ou même 20 ans. "
Quand Seif a évalué les dividendes politiques perçus par Tayyip Erdogan grâce à sa flottille de Gaza, il a choisi d'en faire autant. Il a saisi la chance qui lui était offerte d'apparaitre en première page des médias en défenseur de la cause palestinienne. En raison du refus de son père de laisser l'Almathea appareiller depuis un port libyen, il a été contraint de choisir un port grec. Mais il rêvait de se faire intercepter par la marine israélienne pour obtenir les galons de héros pro-palestinien capable de succéder à son père.
La Fondation Kadhafi, affréteur du navire, n'a pas cherché la confrontation car telle n'était pas son but. Son directeur, Youssef Sawan, a estimé que " l'objectif d'Amalthéa a été atteint sans que le sang coule ", que le cargo a " marqué des points " en faveur du peuple palestinien et de la reconstruction de Gaza, même s'il n'avait pas accosté le quai de Gaza. Au nom de Seif al-Islam, il a annoncé que la Libye avait obtenu des garanties pour " dépenser 50 millions de dollars dans la construction de logements dans la bande de Gaza avant l'hiver et fournir 500 maisons préfabriquées pour ses habitants ".
Le fils rejeté de Kadhafi semble sortir gagnant de cette épreuve de propagande qui, une fois encore, s'est faite sur le dos des Palestiniens. Ceux-ci espèrent cependant que les dons parviendront jusqu'à eux, contrairement à toutes les précédentes promesses des pays arabes.