05/02/2010 à 14h58
Pourquoi l'Union européenne, si soucieuse d'apparaître comme une force de proposition dans les grand-messes mondiales, est-elle si absente des théâtres d'opération? Les Haïtiens, après le séisme du 12 janvier, auraient pu espérer en une aide rapide et structurée s'il avait existé une réelle capacité de réaction communautaire. Mais l'Europe est intervenue en ordre dispersé, encore une fois absente là où on aurait pu l'attendre. "L'Europe donne des directives diplomatiques ou financières, mais les services de secours sont toujours aussi disparates", explique un praticien hospitalier qui, cinq ans après le tsunami en Asie, fait encore le même constat qu'à l'époque.
Pour la nouvelle diplomatie européenne, avec à sa tête Catherine Ashton, le test a révélé une désarmante impuissance. Un peu comme si la création l'an dernier du poste qu'elle occupe aujourd'hui devait passer totalement inaperçu. Pas de force d'intervention humanitaire communautaire, pas de logistique collective, seulement la promesse de la distribution d'excédents agricoles,et le déblocage de 30 millions d'euros d'aides d'urgence venant s'ajouter aux 90 millions d'euros des Etats membres pris individuellement. Une semaine plus tard, un engagement global de 420 millions d'euros était pris par l'Union européenne pour le moyen terme. Sur le terrain, des pompiers français, des médecins belges, des secouristes italiens et allemands... mais toujours pas de structure européenne pour accélérer la mise en place des moyens, répartir les interventions, organiser les soins.
Culture de la médecine d'exception
Il est vrai que le regroupement des forces d'intervention sous une même bannière ne peut s'opérer simplement. Une volonté politique doit s'exprimer avec force, pour surmonter la diversité des situations dans les 27 pays de l'Union. Par exemple, pour intervenir sur les lieux d'une catastrophe, il faut une culture de la médecine d'exception qui n'existe pas dans tous les pays.
La France en est pourvue avec une direction de la sécurité civile qui coordonne des forces de sapeurs pompiers, sapeurs sauveteurs de l'armée et médecins urgentistes. Elle s'appuie sur un Samu (service médical d'aide d'urgence) par département, et un découpage de la France en zones de défense. Mais pour intervenir sur d'autres continents, il est nécessaire que le ministère des Affaires étrangères déclenche le Samu mondial. Cette structure est opérationnelle depuis longtemps: on l'a déjà vue se déployer à Mexico lors du tremblement de terre de 1985, en Asie pour le tsunami de la fin 2004, et cette fois à Haïti. A un niveau plus local, les forces dé sécurité civile se mettent en place lors du déclenchement du plan Orsec, ou dans d'autres pays européens comme lors de l'explosion en Belgique du gazoduc de Ghislenghien en 2004.
L'impossible capacité de déclencher des opérations
Mais tous les pays ne disposent pas de structure analogue, comme par exemple le Royaume-Uni. D'autres encore s'en remettent exclusivement à leurs forces militaires rompues à pratiquer des interventions en milieu hostile et à exercer une médecine de guerre qui répond aux besoins en cas de catastrophe humanitaire. Par ailleurs, les conditions d'intervention diffèrent d'un pays à l'autre: très prosaïquement, certains pays assurent la rémunération de leurs personnels lorsqu'ils sont propulsés sur des catastrophes à l'étranger, d'autres pas. Rien que cette différence suffit à poser un véritable problème de gestion collective de moyens… sauf à ce que l'Europe elle-même prenne en charge un certain nombre d'initiatives et ait la capacité de déclencher elle-même des opérations. Puisque la disparité des situations l'empêche d'être seulement un architecte logistique, elle doit pouvoir intervenir en amont pour engager elle-même des forces qu'elle contrôle. Or, le pouvoir européen n'a pas cette marge de manœuvre. Et les capitales de l'Europe ne souhaite pas le lui donner, comme le démontre a nomination à la tête de la diplomatie européenne d'une personnalité politique peu connue et inexpérimentée.
La coopération franco-belge, un exemple d'intervention concertée
Des coopérations européennes peuvent s'instaurer, notamment lorsque l'histoire et la culture prédisposent des régions à établir des passerelles. Par exemple, dans le cadre plus large des GETC (groupements européens de coopération territoriale), il est prévu une coopération entre les structures hospitalières. A ce titre par exemple, des médecins urgentistes du Nord Pas de Calais en France et de Wallonie en Belgique sont déjà intervenus ensemble sur les mêmes terrains d'opérations, les évacuations de blessés se faisant de part et d'autre de la frontière en fonction des disponibilités des établissements. Depuis cette réalisation pilote, d'autres GETC ont vu le jour qui favorisent une certaine harmonisation des modes d'intervention qui, à terme, pourrait servir de socle à une force de sécurité civile européenne. Mais s'agissant de volonté politique, elle est loin de vouloir s'exprimer dans ce sens.
La coordination, à la base de l'efficacité
Alors, l'Europe est condamnée à intervenir en ordre dispersé. Pourtant on a vu, à Port au Prince, l'importance de la coordination des opérations, assumée dans un premier temps par les Etats-Unis compte tenu de l'importance des forces mobilisées. Entre autre, il fallait dissuader toute mafia locale de prendre le contrôle de l'aéroport et d'organiser pour son compte personnel l'arrivée des secours aériens. Cette coordination était impérative non seulement parce que la catastrophe haïtienne aurait causé entre 300.000 et 350.000 morts selon les dernières estimations, (soit 50% de plus qu'en Asie), mais aussi parce que le séisme a détruit la capitale, et que toute prise en charge des opérations de sauvetage par le pouvoir en place, lui-même décapité, était impossible. Au Sri Lanka, les opérations de sauvetages ont pu être dirigées par le gouvernement en place; pas à Haïti.
C'est d'ailleurs cette vacance du pouvoir qui a justifié la conférence internationale pour la reconstruction d'Haïti, à Montréal le 25 janvier dernier. On n'y a pas dit grand-chose, sauf qu'il ne s'agissait pas d'organiser l'occupation d'Haïti (en l'absence de gouvernement local, la précision n'est pas superflue). Et on a conclu à ... la tenue d'une nouvelle réunion en mars prochain, pour répartir les missions dans la reconstruction.
Dans un premier temps, l'urgence n'est pas de soigner
Mais on n'en est pas encore là. "Il faut bien voir que les conséquences du tremblement de terre à Haïti sont pire que celles du tsunami en Asie", insiste l'urgentiste lillois spécialisé dans l'organisation des soins. Dans un premier temps, l'urgence n'a pas consisté à soigner, mais à déblayer les décombres et évacuer les rescapés avec des gens qualifiés, à rétablir l'électricité pour faire repartir les infrastructures médicales, à rétablir l'accès à l'eau et à organiser l'évacuation de l'eau pour éviter les épidémies. "A quoi sert de suturer une plaie dans un caniveau si elle doit immanquablement s'infecter", résume le praticien.
En fait, c'est seulement la deuxième semaine après une catastrophe de cette ampleur, lorsque le matériel de campagne devient opérationnel, que les soins peuvent véritablement se développer, avec en première ligne les médecins et chirurgiens locaux, ceux de l'aide internationale devant intervenir en soutien et en s'intégrant à la population. L'assistance doit maintenant s'inscrire dans la durée, pour les soins comme la reconstruction. Avec, ou sans l'Europe? Ce sera, pour le chef de la diplomatie européenne Catherine Ashton, la suite du test.