Jean Marie Colombani 07/05/2010 à 10h35

Dans la crise actuelle, deux scénarios possibles pour l'Europe: sa disparition ou, au contraire, son renforcement

Jean Marie Colombani avec slate

    augmenter la taille du texte diminuer la taille du texte   votez réagissez      
La fermeté de l'Allemagne, les prises de position de la Banque centrale européenne et du Fonds monétaire européen accréditent la seconde hypothèse

Essayons d'être optimistes ! Malgré les pronostics qui tous, déjà, annoncent la mort de l'Europe. Et malgré l'actuel comportement des marchés : ces anticipations dévastatrices à la baisse, dont le principal danger est qu'elles deviennent, comme on le dit, des prophéties auto-réalisatrices. C'est-à-dire qu'elles aboutissent à la catastrophe qu'elles ont elles-mêmes enclenchée. Quel est leur raisonnement ? Premier temps : l'Union européenne bloquée par l'Allemagne laissera la Grèce à son triste sort. Avec retard certes, beaucoup de retard en effet, l'Allemagne est pourtant au rendez-vous, comme le sont les autres pays de l'Union. En conséquence, deuxième temps : l'Union a payé pour la Grèce, mais elle ne paiera pas deux fois. Donc, on peut attaquer le Portugal, ou l'Espagne, ou l'Irlande, jusqu'à ce que l'édifice s'effondre. C'est, pour partie, ce raisonnement qui, jeudi 6 mai, a conduit Wall Street à douter de la pérennité de la zone euro. On parle souvent, en économie, de " la main invisible " du marché. Cette main invisible-là a une cible évidente : l'euro et la zone euro.

Pourtant, un autre scénario est possible et peut-être se dessine-t-il. Il est, comme l'a souligné Jacques Delors, dicté par la peur. Peur de la déconstruction et de l'arrêt de cette formidable période de progrès, qui a été permise par la construction européenne. Mais, finalement, tant mieux si la peur devient bonne conseillère. La première Union, celle des 6, s'était bien constituée, et c'était sans doute pire, sous l'effet de la peur du système soviétique...

Ce scénario, qui verrait l'Europe non seulement plus solidaire, mais aussi et surtout plus structurée, mieux gouvernée, mieux encadrée, a de bonnes chances de s'imposer, dans la douleur certes, mais à mesure que progresse la conscience du danger. Ce scénario est économiquement fondé. La réalité économique parle pour l'Europe : elle est une zone peu endettée, avec des finances publiques globalement moins déficitaires et une puissance commerciale réelle. Bref, à mains égards, elle apparaît collectivement en meilleure posture que le Japon, voire que les Etats-Unis. Mais ce qui est vrai collectivement ne l'est pas en particulier.

En tout cas, le scénario qui verrait l'Europe se doter enfin d'instruments anti-crise, type Fonds Monétaire Européen, tel que l'a suggéré le ministre allemand des finances, commence à émerger. Pour preuve, le tournant que constitue le grand discours d'Angela Merkel devant les députés allemands. Discours curieusement peu commenté en France, mais qui a fait la Une de beaucoup de journaux dans d'autres pays européens, résumant ainsi le propos de la chancelière: l'Allemagne protègera l'Europe ! Pour convaincre les députés allemands de voter le plan pour la Grèce, Angela Merkel a clairement indiqué : au-delà de la Grèce, c'est " notre futur " qui est en jeu, le futur de l'Europe et donc le futur de l'Allemagne. Elle a ajouté que l'Europe ne pouvait se construire sans l'Allemagne, ni contre l'Allemagne. Dans le même temps, elle cosignait une lettre avec le président Sarkozy, dans laquelle les deux pays évoquent la mise en place d'un " cadre robuste " pour renforcer les disciplines européennes et ébaucher ce que les Français appelleraient volontiers un gouvernement économique.

Dans cette crise, ont émergé deux figures rassurantes : celle de Jean-Claude Trichet, le président de la Banque Centrale Européenne et celle de Dominique Strauss-Kahn, le directeur général du Fonds Monétaire International. Jean-Claude Trichet et la BCE ont déjà à leur actif le sauvetage des banques. On l'a un peu vite oublié, mais avant la crise de souveraineté qui se déroule sous nos yeux, nous étions passés très près du gouffre, c'est-à-dire de la faillite du système bancaire. Nous devons largement à la cohérence et la clairvoyance de la BCE et de son président d'y avoir échappé. Au vu du passé récent, on sait que, même si cela lui est formellement interdit, la BCE peut devenir elle-même un acteur, si la spéculation devait s'amplifier. Nul doute que Jean-Claude Trichet pèserait de tout son poids pour qu'il en soit ainsi.

De son côté, Dominique Strauss-Kahn, qui est intervenu au nom du FMI, a dit deux choses. D'une part, qu'il ne croit pas à un risque de contagion de la crise grecque. Acceptons-en l'augure ! D'autre part, que le plaidoyer français pour la mise en place progressive d'un gouvernement économique - objectif, il est vrai, abandonné par Jacques Chirac lui-même - mérite, cette fois, le passage aux actes. Les Français disent gouvernement économique. Ceux qui s'expriment en anglais parlent de gouvernance, et les Allemands plutôt d'une sorte de guide ou de code. Mais, il n'empêche, la lettre commune Sarkozy-Merkel est un premier pas dans ce sens.

Il y a donc bien deux scénarios possibles. Celui que veulent imposer les marchés, et avec eux les spéculateurs de tous bords, c'est-à-dire moins d'Europe, voire plus d'Europe du tout. Le principal atout des marchés et des spéculateurs, en même temps que leur principal produit, c'est évidemment le populisme. Déjà présent sous diverses formes dans tous nos pays, il peut devenir chaque jour plus menaçant. Et ruiner les efforts qui tendent à imposer les disciplines nécessaires.

Un autre scénario est celui du davantage d'Europe, d'une Europe qui reprendrait le chemin interrompu de sa construction pour, instruite par la crise, se doter des instruments, des règles et des mécanismes qui lui ont fait défaut, et qui pourrait emporter le soutien d'une majorité d'Européens. C'est évidemment à ce dernier scénario que nous devons tous travailler.

    augmenter la taille du texte diminuer la taille du texte   votez réagissez      
 

les dernières réactions à l'article

voir mon journal de réactions aide
Aucune réaction encore postée
Soyez le premier à réagir

rechercher par date

rechercher par auteur

autres articles