Pour raconter la crise au Venezuela, un JT en direct à bord du bus

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 Un opposant au gouvernement du président socialiste Nicolas Maduro lors d\

Un opposant au gouvernement du président socialiste Nicolas Maduro lors d'une manifestation à Caracas le 12 juin 2017

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© AFP, Federico PARRA
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AFP, publié le mardi 13 juin 2017 à 09h16

"Bonjour à tous! Le journal commence", lance, à bord d'un bus de Caracas, un groupe de jeunes reporters qui s'apprête à raconter, en direct et sans contrôle des autorités, la violente crise qui secoue le Venezuela depuis plus de deux mois.

Face aux passagers étonnés car plus habitués à voir grimper des artistes de rue ou des vendeurs ambulants, Maria Gabriela Fernandez et Dereck Blanco se placent derrière un cadre en carton noir surmonté d'un bouton rouge, et portant une inscription en lettres bleues: "Le Bus TV".

En trois minutes et en prenant soin de bien s'accrocher aux barres pour ne pas tomber à chaque coup de frein, ils donnent les nouvelles sur la santé, la sécurité, les sports, les spectacles et ce qui importe le plus actuellement: l'économie et la politique.

Car dans ce pays en plein naufrage économique, rongé par les pénuries et l'inflation galopante, les manifestations exigeant le départ du président socialiste Nicolas Maduro se succèdent de façon quasi-quotidienne depuis le 1er avril, et la violence autour des rassemblements a déjà fait plus d'une soixantaine de morts.

Or il est difficile de trouver une autre version des faits que celle des autorités dans les médias vénézuéliens, étroitement surveillés.

"Cette initiative est née de la nécessité d'en finir avec le contrôle sur la communication dans le pays, pour apporter des nouvelles véridiques, dans un moyen de transport aussi populaire que l'autobus", explique à l'AFP l'une des coordinatrices du groupe, la jeune rédactrice Claudia Lizardo.

Dans son journal en direct, Dereck Blanco évoque ainsi les affrontements entre forces de l'ordre et manifestants, que les Vénézuéliens ne voient jamais à la télévision: "Chaque grenade lacrymogène coûte 40 dollars, au taux de change du dollar sur le marché parallèle cela fait 200.000 bolivars, c'est-à-dire un salaire minimum (mensuel) entier", explique-t-il.

A l'arrêt, la journaliste et productrice Laura Castillo entre en premier dans le bus, pour demander l'autorisation du conducteur. Celui-ci accepte presque toujours.

- 'Ils sont fous!' -

"C'est une idée merveilleuse (...). Cela me paraît très important qu'ils nous informent de ce qu'il se passe, pour ouvrir les yeux", confie Glenda Guerrero, femme au foyer de 68 ans, qui vient d'écouter avec attention ce JT inédit.

Ces reporters d'un nouveau genre sillonnent la capitale chaque jour, variant les lignes de bus. "Quel courage!", leur crie une femme. "Ils sont fous!", dit un autre passager.

L'équipe bénévole est composée de quatre journalistes, tous employés par ailleurs dans des médias, et de deux artistes. Elle a commencé son Bus TV le 28 mai, pour marquer le dixième anniversaire de la fermeture par les autorités de Radio Caracas Télévision (RCTV), qui était le média le plus ancien et le plus critique du gouvernement.

Le président Nicolas Maduro, lui-même ancien chauffeur de bus, accuse une partie de la presse de mener campagne contre lui pour le faire chuter.

L'ONG Espacio Publico et le Syndicat national des journalistes (SNTP) estiment que le gouvernement applique en réponse une "censure" contre les médias le critiquant.

Il a ainsi interrompu la diffusion d'émissions de radio où ont été interviewés des membres de l'opposition et de la chaîne CNN en version espagnol. Il a aussi empêché certains journaux de paraître en bloquant les livraisons de papier, effectuées sous contrôle de l'Etat.

Il y a des "pressions" des autorités pour ne pas publier certaines nouvelles, raconte Dereck Blanco, présentateur d'un journal télévisé national. Mais "c'est un défi, c'est au journaliste de se réinventer pour que l'information parvienne à la population".

Plusieurs journaux, comme le plus important du pays, El Nacional, ou encore le média en ligne La Patilla, ont été poursuivis. D'autres ont été rachetés par des proches du gouvernement pour modifier leur ligne éditoriale, selon Espacio Publico.

- 'Alternative nécessaire' -


"Le gouvernement a gagné le bras de fer de l'hégémonie dans la communication. Les possibilités d'informer se trouvent donc sur les réseaux sociaux, mais tout le monde n'y a pas accès et il y a beaucoup de rumeurs. Nous, nous informons sur ce qui ne sort pas dans les médias traditionnels", souligne Laura Castillo.

L'initiative ne se limite plus à Caracas, raconte la journaliste: désormais il y a aussi des équipes de Bus TV à Valencia (ouest) et Puerto de la Cruz (est).

En termes de liberté de la presse, le Venezuela est classé 137e sur 180 par Reporters sans frontières. Le SNTP a dénoncé plus de 200 agressions contre des journalistes durant les manifestations.

Le Bus TV est donc "une alternative nécessaire", plaide Maria Gabriela Fernandez, qui travaille pour un journal national.

Dans le JT du Bus TV, on apprend la réapparition de maladies jusque-là éradiquées, la perte de poids de nombreux Vénézuéliens en raison du manque de nourriture ou encore le message de solidarité avec le pays lancé par le chanteur portoricain Ricky Martin.

Au rayon politique, "le président Maduro changera la Constitution de l'ex-président (Hugo) Chavez sans consulter avant les Vénézuéliens par un référendum", dit le présentateur à propos du projet actuellement le plus controversé du chef de l'Etat.

"Et pendant ce temps-là, il n'y a toujours pas de pain dans les boulangeries", ajoute-t-il, avant de conclure, sous les applaudissements des voyageurs: "Merci beaucoup, c'était Le Bus TV, nous continuerons à vous informer".

 
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