Pour la jeunesse du Bangladesh, le rêve d'Europe vire souvent au cauchemar

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 Khaled Hossain, pose devant un photographe pendant une interview près de sa maison à Beanibazar au Bangladesh, le 27 mai 2017

Khaled Hossain, pose devant un photographe pendant une interview près de sa maison à Beanibazar au Bangladesh, le 27 mai 2017

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© AFP, Munir UZ ZAMAN
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AFP, publié le mardi 17 octobre 2017 à 09h09

Adolescent du Bangladesh à la bouille espiègle, Khaled Hossain a connu l'horreur. Vendu à des trafiquants en Libye, témoin de la mort de ses camarades piétinés ou noyés en Méditerranée, il a payé le prix fort en tentant de réaliser son rêve: rejoindre l'Europe.

Alors que des centaines de milliers de personnes fuient la violence et les persécutions en Birmanie pour trouver refuge au Bangladesh, d'autres, nombreux, partent du Bangladesh pour tenter de faire fortune en Occident. Comme Khaled Hossain, ils sont des milliers à quitter l'Asie du Sud pour rejoindre la Libye, d'où ils espèrent gagner ensuite l'Italie.

Et selon des experts, l'exode des Rohingyas vers le Bangladesh pourrait pousser encore plus de Bangladais pauvres à s'embarquer dans de périlleux voyages vers l'Europe.

Loin des richesses qu'il associait au Vieux Continent, Khaled n'aura croisé dans son périple que l'esclavage, la mort et les regrets. Sa famille a été délestée de plus de 12.000 dollars pour qu'il se retrouve, au final, à l'exact endroit d'où il était parti trois mois plus tôt, dans le nord-est du Bangladesh.

Dans la maison familiale du sous-district de Beanibazar, l'adolescent à la moustache duveteuse se remémore la joie qui l'a saisi lorsqu'il a embarqué à bord d'un canot surchargé sur une plage de Libye et mis le cap vers l'Europe.

"J'étais impatient à l'idée que nous soyons en Italie dans quelques heures. Toutes les difficultés financières de ma famille allaient être terminées", raconte-t-il à l'AFP.

Au Bangladesh, les créations d'emplois ne parviennent pas à suivre le rythme de la croissance démographique. Des millions de Bangladais estiment n'avoir d'autre choix que d'émigrer vers le Moyen-Orient ou l'Occident.

- Omerta - 

Ce phénomène est particulièrement marqué à Beanibazar. La jeunesse déserte les villages pour tenter de rejoindre l'Europe.

À Fathepur, le village de Khaled, à la végétation luxuriante, 25 jeunes hommes ont réussi à gagner l'Italie par la Libye et leur "succès" est sur toutes les lèvres. Les tentatives ratées, les disparus ? Omerta.

Depuis le début de l'année, plus de 2.700 migrants sont morts ou ont disparu en mer Méditerranée, selon des données de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM).

Et les Bangladais sont la deuxième nationalité la plus représentée parmi les arrivées de migrants en Italie, derrière les Nigérians, selon l'OIM.

"Les trafiquants vendent à des jeunes au chômage des contes de fortune, imposant une pression énorme au sein des familles. Une ou deux morts en haute mer et des rumeurs d'enlèvements ne rentrent même plus en ligne de compte", se désole Jalal Uddin Sikder, un expert des migrations.

- Aucun scrupule -

Le calvaire de Khaled a débuté lorsqu'un ami de la famille, rabatteur à la solde d'un trafiquant bangladais installé en Libye, a proposé d'emmener le garçon là-bas sans avancer d'argent.

À peine arrivé à Tripoli, Khaled est parqué dans un campement en bord de mer avec des centaines de ses compatriotes attendant eux aussi une embarcation pour se confronter à la Méditerranée.

Pendant quelques temps, il passe de mains en mains, revendu à plusieurs reprises par des gangs qui exigent à chaque fois de sa famille le paiement d'une rançon.

Après l'un de ces multiples versements, il est enfin placé à bord d'un canot en partance pour l'Italie.

Mais au bout de trois heures de trajet, l'embarcation commence à prendre l'eau.

Dans le mouvement de panique, un jeune de Beanibazar meurt piétiné.

Le cousin de Khaled, Farid, adolescent, plonge pour tenter de rejoindre à la nage un bateau croisant au loin. Ses forces le lâcheront au milieu de la mer. "La culpabilité me ronge", dit le survivant, "pourquoi ne l'ai-je pas empêché de partir à la nage ?"

- Trafic et esclavage -

Récupéré par un gang, Khaled se retrouve à travailler de force sur un chantier en Libye, dans des conditions d'asservissement atroces. "Nous étions torturés. Beaucoup d'entre nous étaient violés et sodomisés sous la menace d'une arme à feu", raconte-t-il.

Après le versement d'une ultime somme d'argent, il finit par être mis dans un avion à destination de son pays.

Selon une enquête de la police du Bangladesh, au moins 30.000 ressortissants de cette nation pauvre d'Asie du Sud se sont rendus en Libye dans l'espoir de gagner l'Italie, depuis l'été 2016.

Dont un millier de jeunes originaires de Beanibazar, indique le responsable du conseil de la ville, Ataur Rahman Khan, à l'AFP.

Ils font tout pour se rendre en Italie via la Libye, et "pour payer les trafiquants, les pères empruntent de l'argent, les mères vendent des biens familiaux", dit-il.

Depuis la chute du dictateur Mouammar Kadhafi en 2011 en Libye, ce pays d'Afrique du Nord a sombré dans le chaos et une industrie mafieuse s'est développée sur les flux migratoires.

"Ces trafiquants sont dangereux. Ils n'ont aucun scrupule à abattre un migrant si sa famille ne paye pas la rançon", commente un haut responsable de la police du Bangladesh enquêtant sur les réseaux de trafic humain.

À Beanibazar, cependant, des récits lointains de morts au milieu de l'eau et d'esclavage au XXIe siècle comme celui de Khaled ne font pas le poids face au mirage de l'Europe.

 
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