Au Nigeria: "Ma fille est en Europe, c'est elle qui devrait s'inquiéter pour moi"

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 La maison de Grâce et Sunday est la dernière encore debout sur Bata Road, à Benin City au Nigeria. Tous les voisins sont partis et ce couple de retraités nigérians espère en faire de même: avec l\

La maison de Grâce et Sunday est la dernière encore debout sur Bata Road, à Benin City au Nigeria. Tous les voisins sont partis et ce couple de retraités nigérians espère en faire de même: avec l'argent de leurs deux enfants...

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© AFP, PIUS UTOMI EKPEI
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AFP, publié le jeudi 15 juin 2017 à 18h42

La maison de Grâce et Sunday est la dernière encore debout sur Bata Road. Tous les voisins sont partis et ce couple de retraités nigérians espère en faire de même: avec l'argent de leurs deux enfants allés vivre en Italie, ils construisent une nouvelle maison.

Ce sentier avalé par les marécages était autrefois une voie rapide par où transitaient chaque jour des dizaines de camions vers l'usine de chaussures Bata, un des fleurons industriels de Benin City, ville de quelque 10 millions d'habitants du sud du Nigeria. 

Au début des années 2000, le géant mondial a délocalisé son usine au Ghana, ne pouvant plus faire face aux pénuries constantes d'électricité: 3.000 personnes, essentiellement des jeunes, ont perdu leur emploi. 

Depuis, les systèmes d'irrigation qui entouraient le quartier n'ont plus été réparés et l'eau a repris ses droits, engloutissant chaque maison sur son passage. 

"On n'a rien. Rien à manger", explique à l'AFP Grâce Otoide, installée dans un grand canapé qui témoigne des revenus d'antan. La retraite de son mari, ancien fonctionnaire, n'a pas survécu non plus à la dévaluation du naira, la monnaie nigériane.

Deux de leurs six enfants sont partis clandestinement en Italie il y a quelques années. Depuis, ils envoient quelques centaines d'euros quand ils le peuvent pour faire construire une nouvelle maison familiale, l'actuelle menaçant de s'effondrer à tout moment. 

"Je ne sais pas ce qu'elle fait là-bas. Mais elle travaille, elle est bien. C'est elle qui devrait plutôt s'inquiéter pour moi", tranche Grâce, une soixantaine d'année et son dernier petit-enfant dans les bras. "Si j'avais son âge, je partirais aussi".

- Effondrement de la monnaie -

En 2016, 37.500 Nigérians sont arrivés par bateau sur les côtes italiennes, selon l' Organisation internationale pour les migrations (OIM). L'immense majorité étaient originaires de Benin City. 

La ville est gangrénée par les réseaux de traite avec à leur tête des "madames" qui envoient les candidats sur le chemin de l'exil. 

"Une fois sur place, en échange de leur passage, ils devront repayer une dette qui s'élève de 20 à 50.000 euros", note l'organisation des Nations unies. 

Pour l'OIM, plus de 5.000 Nigérianes sont arrivées en Italie en 2015, "et la grande majorité d'entre elles étaient destinées à l'exploitation sexuelle". Les hommes, eux, sont souvent enrôlés de force dans les réseaux mafieux locaux qui encadrent le système. 

Le phénomène est né à la fin des années 1980, au moment de l'effondrement industriel de la région. Les dictatures militaires et les programmes d'ajustement structurel ont été fatals à l'économie nigériane, entraînant une grave chute de sa monnaie. 

Depuis près de 30 ans, l'Etat d'Edo survit grâce à l'argent de ses enfants partis sur la rive nord de la Méditerranée: désormais, même les petites sommes représentent un vrai salaire mensuel pour les familles, tant qu'elles sont envoyées en devises étrangères. 

Dans la périphérie de Benin City, les maisons en brique poussent comme des champignons au milieu de champs laissés pour la plupart à l'abandon. 

Emmanuel Otoide, jeune chef de chantier, construit une grande maison pour sa cliente. Elle vit en Italie depuis dix ans et n'a jamais remis le pied au Nigeria.

Sur les murs, la mère de la propriétaire a collé des affichettes de son église pentecôtiste: "2017 est l'année de ma lumière".   

"Sa mère vend de l'eau en sachet sur le marché. Sans l'argent de là-bas, je ne pense pas que ça aurait été possible de construire une maison", explique l'ingénieur du bâtiment. Derrière lui, des ouvriers creusent à la pelle les fondations d'une autre habitation. Sous une chaleur suffocante, ils transpirent à grosses gouttes 10 heures par jour pour un salaire de 3.000 nairas (9 dollars). 

- Développement "factice" -

Le semblant de développement économique gagné grâce aux émigrés est pourtant "factice et de courte durée", note la sociologue Kokunre Eghafona-Agbontaen, de l'Université de Benin City. 

L'argent envoyé à des familles souvent très pauvres et peu éduquées n'est pas investi dans des "entreprises viables" ou "pour acheter des terres à cultiver".

"Cet argent est utilisé à des fins personnelles et n'apporte aucune contribution visible à la transformation de la communauté", explique la chercheuse à l'AFP. 

Pire selon elle, la migration clandestine a entraîné une chute du niveau d'éducation dans l'Etat d'Edo, puisque les jeunes cherchent à partir plutôt que de poursuivre leurs études, convaincus que leur avenir professionnel ne se fera pas au Nigeria. 

Un constat que partage Philip Shaibu, vice-gouverneur d'Edo: "Les parents cherchaient les meilleurs trafiquants pour envoyer leurs enfants en Europe, comme on chercherait la meilleure école pour leur éducation!"

Après des années d'inaction au niveau politique, le nouveau gouverneur assure vouloir éradiquer ces "cartels dangereux" en dynamisant l'industrie et créer 200.000 emplois. Un défi immense et quasiment utopique dans un pays où les problèmes énergétiques sont le cauchemar de tout investisseur. 

Mais depuis 2016, l'Union européenne fait pression sur les pays de départ, notamment par des appuis financiers à des des projets de développement. Une "diplomatie douce", comme l'appelle M. Shaibu, qui encourage les politiques à prendre conscience du problème. 


"Nous voulons que notre jeunesse soit reconnue à l'étranger pour leurs talents acquis ici, au Nigeria", ambitionne le vice-gouverneur. "Pas qu'elle parte se noyer dans les eaux libyennes. Non, ça, nous ne le voulons plus."

 
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