Président de l'Autorité des marchés financiers (AMF) et ex-secrétaire d'Etat aux Affaires européennes
Jean-Pierre Jouyet: "la confiance et la transparence sont à la base de l'économie et elle ne pourra pas repartir sans".
Invité du Talk Orange-Le Figaro, le président de l'Autorité des marchés financiers revient sur la crise financière et sur l'affaire Madoff. Pour lui, la régulation en France a permis d'éviter le krach mais il faudrait mettre en place une meilleure supervision des règles européennes.
Jean-Pierre Jouyet revient également sur son expérience de ministre d'ouverture au sein du gouvernement Fillon et défend le bilan de la présidence française de l'Union européenne. Interrogé sur les récents conflits entre Bruxelles et Paris à propos du plan automobile, il estime que "chacun est dans son rôle".
Le Talk
Anne Fulda - Bonsoir et bienvenue au Talk Orange-Le Figaro. Nous recevons ce soir Jean-Pierre Jouyet, président de l'Autorité des marchés financiers et ancien secrétaire d'État aux Affaires européennes dans le gouvernement de François Fillon. Bonsoir, Jean-Pierre Jouyet.
Jean-Pierre Jouyet
Jean-Pierre Jouyet - Bonsoir, Anne Fulda.
Le Talk
Vous avez quitté le gouvernement le 15 décembre dernier à l'issue de la présidence française de l'Union européenne. Vous faisiez partie de ces personnalités de gauche censées incarner l'ouverture ; maintenant que cette expérience est terminée, honnêtement vous êtes-vous senti toujours à l'aise dans ce gouvernement ?
Jean-Pierre Jouyet
Sur l'Europe, je me suis senti très bien. Sur ce qu'était l'ensemble des réformes nécessaires au pays sur le plan économique, aussi, même si la situation était difficile. Il y a des aspects de valeur sur l'immigration, sur un certain nombre de réformes pénales où j'étais peut-être moins à l'aise, mais ce n'est pas ce qui a emporté ma décision. Ma décision était que j'ai un profil qui est plus haut fonctionnaire de serviteur de l'État et je n'allais pas aller en politique élective.
Le Talk
Êtes-vous réconcilié avec François Hollande ?
Jean-Pierre Jouyet
Je suis, je l'espère, réconcilié avec François Hollande, avec Ségolène Royal qui sont deux amis auxquels je tiens.
Le Talk
Il est possible d'être ami avec François Hollande et Ségolène Royal, et d'admirer le travail de Nicolas Sarkozy.
Jean-Pierre Jouyet
Exactement. J'espère que chacun le comprend.
Le Talk
Dans le livre que vous venez de coécrire avec Sophie Coignard, Une Présidence de crises, vous décrivez votre expérience de secrétaire d'État aux Affaires européennes et vous écrivez notamment que « chaque crise est un accélérateur d'Europe ». La crise actuelle, qui s'annonce particulièrement importante, ne risque-t-elle pas d'être un désintégrateur d'Europe au contraire ?
Jean-Pierre Jouyet
La crise actuelle, et le président de la République l'a montré lorsqu'il a exercé la présidence de l'Union européenne, a quand même fait en sorte que l'Europe a évité véritablement le krach financier, qu'on a trouvé des stabilisateurs au niveau européen pour faire en sorte que l'activité se maintienne à un seuil minimal, qu'on a fait face à une crise militaire qui était importante entre la Russie et la Géorgie et que l'Europe, pour la première fois, imposait la paix. Et par ailleurs, on a pu faire face à une crise institutionnelle. Avec des méthodes nouvelles, qui sont à la fois celles de l'Europe communautaire mais également de l'intergouvernemental, il y a une nouvelle forme de coopération européenne qui s'est fait jour. Il y a des conseils assez fréquents. Vous allez avoir un conseil à Berlin entre les pays européens du G 4. Vous allez avoir un Conseil européen à la fin du mois de février. Je vous rappelle qu'auparavant il n'y avait que quatre Conseils européens dans l'année. Aujourd'hui, et c'est l'action du président de la République qui y a conduit, il y a des Conseils européens chaque fois que c'est nécessaire. Il n'y a pas longtemps qu'on se met d'accord.
Le Talk
C'est vrai que l'action de la France a été plutôt reconnue de façon presque unanime concernant la présidence française.
Jean-Pierre Jouyet
Plus en Europe objectivement qu'en France. C'est ce qui m'a frappé.
Le Talk
Cela dit il y a un petit changement de ton. L'initiative de Nicolas Sarkozy d'aider le secteur automobile français avec une aide de 6 milliards d'euros est assez mal perçue. C'est généralement perçu comme une mesure protectionniste. Angela Merkel a trouvé que la Commission devait veiller à ce que les aides aux constructeurs automobiles se fassent de manière équitable et juste. La France est-elle protectionniste ?
Jean-Pierre Jouyet
Je crois qu'il faut distinguer deux choses. La première, dans la situation actuelle que vous aidiez un certain nombre de secteurs, que vous les souteniez et souteniez l'activité, l'investissement et l'emploi, ce n'est pas du protectionnisme. C'est de faire en sorte que la base industrielle en France, en Allemagne, en Italie, dans les pays qui sont les principaux constructeurs automobiles, soit soutenue. Est une seconde chose que dans le cadre des aides que vous versez ce qu'est le contrat européen, ce qu'est le contrat du marché intérieur soit respecté et ce contrat est un contrat à 27.
Le Talk
C'est ce qu'a expliqué Nicolas Sarkozy, mais enfin les partenaires européens n'ont pas l'air convaincu pour la plupart. Il y a des levers de boucliers.
Jean-Pierre Jouyet
Il faut distinguer deux choses. Il n'y a pas de lever de boucliers sur le fait qu'il y ait des prêts consentis à l'industrie automobile. Vous avez eu des garanties évoquées par la Commission.
Le Talk
Non c'est sur la contrepartie.
Jean-Pierre Jouyet
C'est sur la contrepartie, vous avez raison. De ce point de vue là, il faut voir qu'on est dans un marché intérieur à 27 et autant l'Europe doit se montrer très attentive aux délocalisations hors de l'Europe, autant, je le répète, le marché intérieur est un marché intérieur à 27, l'industrie française, comme l'industrie allemande ou l'industrie italienne, est présente sur l'ensemble du territoire européen et je comprends que nos partenaires européens cherchent également à avoir des bases industrielles. Chacun est dans son rôle, on verra ce que dira la Commission européenne, elle est là aussi pour faire respecter le droit.
Le Talk
Vous êtes depuis peu président de l'Autorité des marchés financiers, c'est en quelque sorte le gendarme des marchés financiers. Comment éviter qu'un scandale, comme le scandale Madoff, intervienne en France ?
Jean-Pierre Jouyet
Il est important de souligner qu'on a une régulation en France qui a plutôt mieux résisté que d'autres face à la crise. Le système bancaire a montré sa résistance, il y a le problème de Dexia qui est franco-belge, à cette exception assez importante, le système a bien résisté et le système est assez transparent.
Le Talk
Qui est l'Autorité de régulation américaine.
Jean-Pierre Jouyet
? que je dois rencontrer en début de semaine prochaine aux États-Unis. Ce qui a péché aux États-Unis c'est que Madoff était un fonds totalement opaque et qu'on n'a pas forcément recherché ce qu'il y avait derrière. En Europe, on insiste sur la transparence des entités qui sont chargées de recueillir l'épargne. Je crois, on ne peut jurer de rien, que le système de régulation prévient davantage ce genre de scandale au niveau européen que dans d'autres régions du monde.
Le Talk
Est-il possible et efficace de n'agir qu'au niveau français ? Ne faut-il pas qu'il y ait une espèce de superrégulateur européen qui se mette en place lorsqu'on a des voisins comme le Luxembourg, qui n'ont pas vraiment les mêmes m?urs bancaires que nous ?
Jean-Pierre Jouyet
Vous avez raison sur un point. Il faut qu'il y ait une meilleure supervision des règles au niveau européen. Il faut que la régulation au niveau européen soit plus forte parce qu'on ne peut agir qu'au niveau français. Il faut surtout qu'à partir de règles qui sont posées au niveau européen, on s'assure que tout le monde les applique de la même façon et les applique efficacement. Ce qui pèche en Europe aujourd'hui, d'où les difficultés que l'on a à l'égard de certains fonds qui sont allés s'établir dans d'autres territoires de l'Union, c'est que l'on n'est pas en mesure d'assurer aux épargnants que la réglementation sera appliquée dans les mêmes conditions en France, au Royaume Uni, en Irlande et au Luxembourg et c'est ce à quoi nous devons travailler dans le cadre européen, mais aussi dans le cadre international. Ce sera un des éléments importants du prochain G 20.
Le Talk
Peut-on dire aujourd'hui que la crise financière est derrière nous ? Certains ont l'air de tourner la page un peu rapidement.
Jean-Pierre Jouyet
Je crois qu'il y a un assainissement important qui a été réalisé. Je crois qu'on a pris conscience qu'il fallait davantage de stabilité, qu'il fallait davantage de transparence. Pour autant vous partez d'une économie qui était surendettée, qui était très volatile et très orientée vers le court terme. Il faut demain avoir une économie qui soit moins volatile, beaucoup moins endettée et tournée vers le long terme. Tout ça prendra du temps et, sur le plan économique, je ne parle pas simplement sur le plan financier, on ne sait pas si le point bas a été atteint ou s'il sera atteint dans quelques mois. La remontée sera longue.
Le Talk
Personne n'est en mesure aujourd'hui de dire combien de temps ça prendra.
Jean-Pierre Jouyet
Personne n'est en mesure aujourd'hui de le dire. On sait que ce sera long, que c'est une période qui est difficile et que ce qui est en cause c'est un changement de nature du mode de développement économique. Ce n'est pas tant une crise financière, on est maintenant dans un changement de mode de développement économique. Il faut désendetter une économie qui l'était sur le plan public et sur le plan privé très lourdement. Et cela va prendre du temps.
Le Talk
Finalement, pouvez-vous dire aujourd'hui qui a été touché en France par l'affaire Madoff ?
Jean-Pierre Jouyet
Nous l'avons dit dès le 18 décembre à l'Autorité des marchés financiers, certains nous ont reproché de l'avoir dit très tôt, mais je ne le regrette pas, il vaut mieux être toujours transparent parce que la transparence, la surveillance est à la base de la confiance, et l'économie, la finance ne repartiront pas s'il n'y a pas de confiance de la part des épargnants. Nous avons dit qu'il y avait environ cinq cent millions d'épargne qui avaient été touchés en France. C'est une épargne qui en majorité touche les épargnants moyens ou aisés, mais néanmoins par le biais de contrats d'assurance-vie et tout, il est vrai qu'il y a des épargnants ordinaires qui ont pu être touchés par ces affaires. Parce qu'ils ne savaient pas, et c'est un des problèmes, lorsqu'ils souscrivaient des Sicav ou des produits collectifs ce qui leur était vendu derrière. Cela c'est un problème parce que nous devons faire en sorte que les règles de commercialisation de ces produits à l'avenir soient plus transparentes.