Gilles Pelisson vise, grâce au nouvel accord signe par Accor et Mastercard, un marché européen de "130 à 140 milliards d'euros à l'horizon 2015".
Gilles Pelisson, directeur général du groupe Accor, détaille au Talk Orange-Le Figaro le nouvel accord signé avec Mastercard pour mettre en place une carte cadeau presque universelle. Un marché qui pourrait également intéresser les collectivités désirant redistribuer de l'argent à leurs administrés dans le besoin.
Interrogé sur les conséquences de la crise sur l'activité touristique d'Accor, Gilles Pelisson revient sur la situation pays par pays. Il assure également que, chez Accor, les systèmes de bonus sont en train d'être revus mais exprime des doutes sur le système de la répartition des bénéfices en 3 tiers, défendue par Nicolas Sarkozy.
Le Talk
Anne Fulda - Bonsoir. Bienvenue au Talk Orange-Le Figaro. Nous recevons ce soir Gilles Pelisson, directeur général du groupe Accor. Bonsoir Gilles Pelisson.
Gilles Pelisson
Gilles Pelisson - Bonsoir.
Le Talk
Pour ceux qui ne le savent pas, le groupe Accor c'est deux secteurs d'activité surtout : le tourisme, l'hôtellerie, les hôtels Sofitel, Novotel, Ibis, Mercure, Formule 1 entre autres, mais aussi les services. Justement vous venez d'annoncer ce matin une grande nouvelle dans ce secteur, pouvez-vous nous expliquer en quoi consiste cet accord que vous avez fait, cette société commune que vous venez de créer avec MasterCard Europe. ?
Gilles Pelisson
On est connu dans ce métier des services pour les tickets restaurant puisqu'on a inventé ce service il y a à peu près trente ans en France. Ensuite, on l'a exporté en Amérique latine où c'est devenu le ticket alimentation pour les travailleurs, le panier alimentaire pour la famille. Et puis, au fil des années, il s'est développé un certain nombre d'avantages sociaux, comme le Cesu récemment créé, il y a quelques années là aussi en France. On a des tickets garderie pour les mères de famille, ce qui est un moyen de payer la nounou en Angleterre et qu'on a exporté aussi en Espagne. Ce sont différents types d'avantages sociaux qui peuvent être payés de cette façon-là. Récemment, on est allé sur un modèle qui est à peu près similaire, les cartes cadeaux, les chèques cadeaux. En France, on a racheté une société il y a deux ans, qui s'appelle Kadéos, que beaucoup de Français connaissent, parce qu'on en trouve notamment à la Fnac. Le modèle est à peu près le même : on est dans un univers de cartes que l'on prépaye, c'est-à-dire que l'on achète 50 euros, 100 euros ou moins et lorsqu'on donne cette carte, la personne peut utiliser cette carte dans un réseau de détaillants qui acceptent cette fameuse carte. Le cadeau devient un cadeau beaucoup plus universel. Aujourd'hui avec MasterCard l'idée est d'aller un peu plus loin dans ces cartes cadeaux, notamment lorsqu'elles sont logotées MasterCard, non seulement elles sont acceptées dans des réseaux de détaillants mais il y a 27 millions de détaillants MasterCard dans le monde. Il faut savoir comment ils peuvent nous aider à faire cela et puis surtout d'avoir leur association pour nous aider sur la technologie, sur tout ce qui est transaction, c'est un peu plus technique. Sachant qu'il y a aussi des populations défavorisées qui aujourd'hui peuvent être aidées par des collectivités locales, régionales ou nationales (on a le cas notamment en Italie où ailleurs). De plus pour redistribuer de l'argent dans la société où on est, là aussi les collectivités ont un devoir de transparence. Que fait-on pour justifier qu'on donne de l'argent à des gens qui en ont besoin ? Ces cartes prépayées peuvent être une façon de donner de l'argent tout en permettant à ces gens-là de pouvoir aller chez des commerçants.
Le Talk
Pour des gens qui n'ont pas de comptes bancaires par exemple ?
Gilles Pelisson
Des gens qui n'ont pas de comptes bancaires.
Le Talk
C'est votre participation à la crise.
Gilles Pelisson
C'est une façon de prolonger notre action qui a toujours été sur ces sujets d'avantages sociaux et effectivement c'est une façon beaucoup plus moderne, ça existe aux États-Unis (le marché est de 120 milliards d'euros). On estime que le marché européen est balbutiant, mais qu'à l'horizon de 2015 on peut viser les 130 ou 140 milliards d'euros avec pour nous une ambition d'en prendre 5 %, ce qui fait 6 ou 7 milliards d'euros, ce qui est déjà beaucoup.
Le Talk
Vous êtes surtout connu pour votre activité tourisme. Le tourisme n'est-il pas un des premiers postes que l'on réduit en tant que crise ?
Gilles Pelisson
Nous c'est plutôt l'hôtellerie et l'hôtellerie d'affaires. On n'est pas trop vacances. On a quelques hôtels en thalassothérapie et en montagne. Bien sûr que les entreprises qui sont la majorité de nos clients, plus les voyageurs d'affaires, font attention par les temps qui courent à tous déplacements inutiles. Ce sont des métiers assez cycliques qui montrent, effectivement quand il y a crise, que c'est un des postes affectés. La bonne nouvelle que l'on a dans cette crise c'est que le baril de pétrole est resté à des prix très bas, cela signifie que les gens continuent de voyager même si les compagnies aériennes ont des difficultés. On voit qu'on peut encore voyager pour pas très cher pour ceux qui ont de l'argent ou qui peuvent se payer des déplacements. Puis, on voit les changements de catégories, vous citiez tout à l'heure les marques que l'on avait, c'est-à-dire que des gens, qui d'habitude restaient chez Sofitel, vont descendre peut-être dans les Novotel. Et puis dans les Novotel, on va aller dans Ibis et des Ibis dans les Étapes. L'avantage d'être sur toute la gamme c'est qu'à la fin de la journée on récupère pas mal de clients dans nos marques économiques.
Le Talk
Quelles sont les différences entre zones géographiques ? Quels sont les pays les plus touchés et ceux qui s'en sortent le mieux ?
Gilles Pelisson
Les États-Unis sont très touchés, ils ont commencé évidemment les premiers. On a 900 hôtels Motel 6, on n'a pas cité cette marque mais elle est très forte aux États-Unis. On est rentré dans la crise il y a maintenant plus d'un an et il est terrible de voir que même le mois de janvier 2009 marque encore un recul pour ce segment de l'hôtellerie qui baisse de 7 ou 8 %. On fait mieux que les autres avec Motel 6 mais quand même, sachant que l'hôtellerie haut de gamme aux États-Unis est à - 20, - 25 %, c'est terrible. En Europe, c'est un certain nombre de pays. On connaît bien l'Espagne qui est dans une crise non seulement immobilière, bancaire mais financière très forte. Les petits pays qui n'ont pas de clientèle domestique, comme la Hollande, la Belgique, des pays qu'on traverse assez facilement et quand on s'arrête de les traverser, il n'y a plus d'occupation dans les hôtels. L'Europe du centre a commencé à souffrir. La Pologne avait bien résisté et on commence à voir aussi un ralentissement par là. La France et l'Allemagne sont les deux très grands marchés en Europe qui ont très bien résisté jusqu'à la fin de l'année mais on commence à voir des signes d'essoufflement sur le mois de janvier, et nous allons voir ce que nous réserve le premier trimestre.
Le Talk
Depuis le début de la crise on a l'impression de façon générale que les grands patrons, les banquiers, les traders sont montrés du doigt. Avez-vous l'impression d'être un bouc émissaire ?
Gilles Pelisson
J'avoue que la crise des banquiers et des traders ne m'affectent pas forcément particulièrement.
Le Talk
Nous avons une question d'un internaute, par exemple, qui vous demande : « Est-ce que vous comprenez que les Français à qui des efforts sont demandés y consentiront que si l'exemple vient d'en haut ? » Autrement dit que si les dirigeants économiques leur montrent concrètement qu'eux aussi font des efforts et sacrifient une partie de leurs avantages.
Gilles Pelisson
Oui, c'est une question de solidarité. C'est ce qu'on est en train de faire chez Accor. On est en train de faires nos revues de bonus, etc. Inutile de vous dire que tous les bonus attribués à la fin 2008, on a la chance que la société gagne de l'argent et soit peu endettée, de plus on n'a pas fait de grandes erreurs stratégiques.. On a bien progressé. Les résultats qu'on va annoncer pour 2008 seront de bons résultats, mais il n'empêche qu'on a bien vu ce ralentissement économique sur la fin de l'année. On a pu protéger l'augmentation des salaires, c'était important pour moi de maintenir notamment sur la France une augmentation des salaires. A partir de là, il y a solidarité : tout le monde se pose des questions que ce soit l'encadrement intermédiaire ou les équipes de management. Cela me semble d'une grande logique et on l'applique. On le vit au quotidien. Dans les revues de bonus, etc. on est dans la majorité des cas bien sûr inférieur à ce que les gens touchaient en 2007, qui avait été une année exceptionnelle chez Accor.
Le Talk
Que pensez-vous en France de la création du nouveau parti Le Nouveau Parti anticapitaliste ?
Gilles Pelisson
Moi j'ai vécu huit ans aux États-Unis. J'ai étudié là-bas. Je suis assez habitué au modèle libéral américain, cela me semble toujours un décalage immense dans notre pays. C'est surtout l'interpellation. Il y a une partie des membres de ce parti qui sont eux-mêmes questionnés en se demandant si on pouvait être vraiment éternellement anti quelque chose. Ne doit-on pas être force de proposition à un moment ? J'imagine qu'ils feront des propositions, enfin je l'espère.
Le Talk
J'imagine que vous avez écouté ou entendu ce qu'a dit le président de la République jeudi dernier, à la télévision, lors de son intervention. Que pensez-vous de sa proposition de répartir les bénéfices des entreprises selon la règle des trois tiers : un tiers aux salariés, un tiers pour les dividendes et un tiers pour l'investissement ?
Gilles Pelisson
C'est facile à comprendre. Cela me semble assez réducteur parce que pour des groupes comme les nôtres on est dans des modèles économiques qui sont extrêmement différents aux quatre coins du monde. On est dans des pays émergents. On est dans des pays matures. Les besoins de réinvestissements ne sont pas du tout les mêmes selon qu'on est en Chine, au Maroc ou en France, en Belgique ou en Angleterre. Appliquer une règle telle que celle-là, on ne sait pas très bien faire.
Le Talk
Cela vous semble difficilement applicable ?
Gilles Pelisson
Je crois que ça peut être des grandes lignes pour certains métiers mais je sais qu'en ce qui concerne Accor on aura besoin d'« aller un peu plus dans le détail » parce qu'on ne saurait pas avoir une règle comme ça qui s'appliquerait de façon universelle. Je ne suis pas sûr que ça soit le message d'ailleurs du président. Dans son message, l'important est plutôt le respect des collaborateurs et un juste retour. On peut aussi se poser la question de l'actionnariat salarié. C'est certainement une des pistes qui est à creuser et qui peut permettre aux salariés de se sentir encore plus associés aux résultats de l'entreprise. Le retour aux actionnaires, on en a fait. On a beaucoup donné à nos actionnaires quand on a fait des sessions exceptionnelles dans les années 2006 et 2007. En 2008, bien sûr, on a arrêté ces sessions, donc il n'y aura pas de retour au-delà d'un dividende normal, je dirais courant. Ensuite le réinvestissement de l'entreprise, ça dépend un peu de la phase dans laquelle elle se trouve. Si c'est sur un marché qui est en plein développement, il faut réinvestir et consacrer beaucoup d'argent à cela. Si c'est un marché sur lequel on récupère plutôt les résultats des investissements des années précédentes, il y a moins besoin d'investissements. Ce sont plutôt des questions d'équilibre que de chiffres assez magiques.
Le Talk
Merci, Gilles Pelisson et à demain pour une nouvelle édition du Talk Orange-Le Figaro. ?