Le Talk
Anne Fulda - Bonsoir et bienvenue au Talk Orange-Le Figaro. Nous recevons ce soir Bernard Thibault, secrétaire général de la CGT. Bonsoir Bernard Thibault. Merci d'être avec nous.
Bernard Thibault
Bernard Thibault - Bonsoir.
Le Talk
Déjà secrétaire de la CGT qui est arrivée en tête aux élections prud'homales, malgré une abstention très forte. Quel est le message ?
Bernard Thibault
Abstention trop forte. Il faut revoir les conditions d'organisation de ce scrutin, en prenant appui sur les bonnes expériences, en particulier lorsqu'on a pu constater que là où les bureaux de vote étaient organisés sur le lieu de travail ? il y en a eu quelques-uns, un peu plus d'une centaine sur le plan national ?, la participation dans ce cas-là était de plus de 50 %. On est donc au double de la participation moyenne nationale. Il faut revoir les modalités pratiques d'inscription des électeurs. Il y a des défaillances de la part des employeurs qu'il faut revoir. Il faut un peu plus de rigueur. Il faut aussi que les pouvoirs publics revoient les modalités pratiques et le lieu de vote qui doit être beaucoup plus proche du lieu de travail. À ce moment-là, on s'apercevra que les électeurs ne seront pas moins intéressés par ses élections que les élections professionnelles qui sont de l'ordre de 60 à 70 % de participation.
Le Talk
Les sujets d'actualité ne manquent pas. Après la crise financière, on s'installe dans une crise économique durable. Les plans de cessation d'activité se multiplient. Il y a eu la présentation du plan de relance de 26 milliards par Nicolas Sarkozy, la semaine dernière. Et puis, visiblement, de plus en plus de-ci, de-là il y a des réactions plus ou moins violentes et on va regarder tout de suite cette vidéo (passage vidéo). C'était il y a quelques heures seulement, presque quelque deux cents salariés des usines Renault de Cléon et Sandouville ont donc envahi le conseil régional de Normandie. Est-ce une bonne méthode ?
Bernard Thibault
En tout cas c'est une méthode qu'on ne peut que comprendre. Moi, j'ai rencontré durant ces cinq dernières semaines, pour cause de campagne aux élections prud'homales mais aussi pour analyser la situation, beaucoup de salariés du secteur de l'automobile, mais on retrouve le même phénomène dans la chimie, la métallurgie, plus largement dans notre secteur industriel. J'ai dit au chef de l'État qui nous a reçus le 3 décembre, la veille de son discours sur le plan de relance, que nous avions un véritable saccage de notre appareil industriel en ce moment. Je comprends la colère des ouvriers qui constatent que parfois des entreprises qui ne sont pas toutes menacées financièrement, ne sont pas toutes en mauvaise santé, qui peuvent dans le même temps verser des dividendes à leurs actionnaires et mettre au chômage leurs ouvriers pendant de longues semaines : Ford, Peugeot parfois ; quatre, cinq, six semaines de chômage. Il y a là une inégalité sociale qui est flagrante et ces ouvriers sont à même de dire qu'il n'y a pas de raison qu'ils soient sur la paille, parce qu'ils ne sont pas à l'origine de cette crise. En revanche, ce sont eux qui vont payer les pots cassés, surtout pour des salaires de 1 300, 1 400 euros. Lorsqu'il vous manque la moitié de votre revenu et que vous gagnez 1 300 euros, c'est particulièrement douloureux, notamment en ce mois de fête qui caractérise le mois de décembre.
Le Talk
Encouragez-vous ce type d'action ? La CGT encourage-t-elle ce type d'action ou espère-t-elle qu'il y a d'autres moyens ?
Bernard Thibault
Nous encourageons à faire pression. La démarche?
Le Talk
Quel que soit le moyen ? Parce que là on pénètre dans une assemblée démocratique.
Bernard Thibault
Oui, bien sûr. Vous savez aussi que le chef de l'État a considéré que dès lors que les actions syndicales n'étaient pas visibles, elles n'existaient pas. Quand on a ce genre de déclaration, il ne faut pas non plus s'étonner
Le Talk
Vous vous inspirez donc de la méthode Sarkozy.
Bernard Thibault
Que faut-il faire pour être visible ? Vous en donnez un exemple. Là, manifestement, c'est une forme d'action : assister à une assemblée d'élus pour rappeler aussi à ces élus, et ils le savent d'ailleurs, qu'ils sont parfois amenés à verser de l'argent public, c'est un des aspects sur lequel nous insistons encore. Il serait temps de demander aux entreprises des comptes sur l'utilisation de l'argent public. 32 milliards dans le budget de l'État pour l'année prochaine en termes d'exonération de cotisations sociales au nom de l'emploi, nous disons avec d'autres responsables syndicaux qu'il serait temps de faire un bilan de l'efficacité de cet argent public. En l'occurrence, pour cette collectivité locale, comme beaucoup d'autres, elles ont été amenées à verser parfois des millions d'euros au nom de l'emploi, du maintien de l'emploi ou du développement de l'emploi, y compris aujourd'hui dans les sites où on met des salariés au chômage technique.
Le Talk
Vous disiez que les protestations montent dans beaucoup d'endroits en France où des usines ont fermé. Il y a une question d'un internaute qui s'appelle Autre France qui vous demande : « À quand une bonne grève générale pour le pouvoir d'achat ? » Est-ce une solution ?
Bernard Thibault
En tout cas sur le pouvoir d'achat, c'est nécessaire. Parmi les reproches que nous pouvons faire concernant le plan dit de relance, c'est qu'on n'agit absolument pas sur la capacité de consommation. Si les industriels ont du mal à avoir des débouchés, c'est intimement lié à la capacité de consommation. Un des éléments de cette crise économique à l'échelle internationale, pas simplement dans une dimension franco-française, voire européenne, c'est que depuis vingt-cinq ans on a considéré que le coût du travail était trop élevé. On a cherché à produire au nom d'une rentabilité financière immédiate, à pressurer le social, à ne pas augmenter les salaires, ne pas reconnaître la valeur du travail. Le président parle beaucoup de la valeur du travail, mais on ne la reconnaît pas par le bulletin de paie. Il est temps aujourd'hui, ça fait partie des éléments sur lesquels on peut agir pour participer à la croissance économique, de redonner la capacité de consommation par le pouvoir d'achat, la reconnaissance, la revalorisation des salaires. Cela fait partie des thèmes que nous avons proposés aux autres syndicats de manière à envisager une mobilisation à l'échelle nationale, le plus tôt possible. J'espère que cela sera possible dès le mois de janvier.
Le Talk
Ne serait-ce que cette semaine, il y a plusieurs manifestations qui sont prévues : les enseignants mercredi, les fonctionnaires d'outre-mer jeudi, les médecins urgentistes continuent leur grève. Rêvez-vous d'une certaine façon d'un remake de l'hiver 95 ?
Bernard Thibault
Il faut se garder, toute l'expérience syndicale est là pour le montrer, de cette tentation à vouloir dupliquer quelque événement social que ce soit. Chaque situation s'examine dans le contexte économique, politique et social à l'instanté. Ce qu'il convient de faire, nous y travaillons, et je souhaite que nous puissions le faire avec les autres syndicats, c'est d'avoir une pression plus importante du côté des salariés à exercer. Parce que pour l'instant c'est plutôt l'opinion de la partie patronale qui est davantage écoutée. On peut évoquer le travail du dimanche. On peut parler de l'indemnisation du chômage. Les employeurs aujourd'hui nous disent qu'il faut diminuer le niveau des recettes pour indemniser le chômage. On ne pourra pas mieux indemniser le chômage avec moins de recettes dans une période où le chômage risque d'aller croissant. Il y a donc besoin d'une plus grande mobilisation des salariés pour défendre leurs intérêts. Maintenant quelle forme cela pourra-t-il prendre ? Nous verrons dans les prochaines semaines. C'est vrai que nous avons aussi une responsabilité de coordination.
Le Talk
Vous vous êtes un peu assagi finalement, vous n'appelez pas à un grand mouvement général.
Bernard Thibault
Nous ne nous sommes jamais donnés par principe comme objectif premier d'être tous dans la rue à l'instanté. Peut-être qu'il y aura ce type de rendez-vous. Je vous ai dit que nous y travaillons. Maintenant il y a aussi des mobilisations très importantes, sectorielles, professionnelles, qui méritent aussi d'être écoutées.
Le Talk
Avant de revenir justement sur ces deux dossiers que vous venez d'évoquer, que vous inspire le départ de Xavier Bertrand puisqu'il était votre principal interlocuteur au gouvernement ?
Bernard Thibault
Je pars du principe que c'est d'abord la politique qui doit être appréciée, l'orientation politique. Je regrette que ce ministre du Travail n'ait pas été? c'est souvent ce qu'on attend dans un organigramme gouvernemental, le ministre de Travail doit avoir un peu plus la fibre sociale que les autres membres du gouvernement. Il y a des équilibres à tenir, notamment le poids de Bercy, on le sait bien, toujours jaloux de maintenir des dépenses dans un contenu. Je regrette que M. Bertrand n'ait pas eu suffisamment de fibre sociale pour être un équilibre dans ce gouvernement.
Le Talk
À l'UMP y aurait-il quelqu'un qui pourrait avoir un peu plus de fibre sociale ? Cela existe ?
Bernard Thibault
Si je désigne une personnalité de la majorité susceptible d'être ministre du Travail, je crains pour son avenir au sein de l'UMP. Je me garderai donc de désigner qui que ce soit.
Le Talk
Lui n'avait pas la fibre sociale en tout cas.
Bernard Thibault
D'ailleurs peut-être que ses responsabilités au sein de l'UMP en ont fait d'abord un dirigeant de son parti plutôt qu'un ministre du Travail.
Le Talk
Vous ne le regretterez pas. Les premiers pas de Martine Aubry, puisque vous allez devoir travailler avec elle ?
Bernard Thibault
Oui, je la rencontre d'ailleurs demain.
Le Talk
La dame des 35 heures. Pensez-vous que ce soit une bonne chose qu'elle désormais à la tête du Parti socialiste ?
Bernard Thibault
Permettez-moi de ne pas livrer l'appréciation sur le choix qu'ont fait les membres de ce parti. Je connais Martine Aubry qui est une femme de convictions et de tempérament. Je sais que certains considèrent que c'est un défaut. Pour ce qui est de tous les responsables politiques, en principe je préfère avoir des personnalités aux convictions affichées, qui assument leurs positions plutôt que des personnalités un peu fluctuantes sur leurs interventions.
Le Talk
Demain, vous allez vous retrouver patronat et syndicats pour la cinquième fois pour parler de l'Assurance maladie. Pensez-vous que vous arriverez à boucler les négociations avant la fin de l'année ?
Bernard Thibault
Pour l'Assurance chômage, oui. C'est une négociation difficile. Elle est mal engagée, je dois le dire, puisque les employeurs font de la baisse des cotisations, donc de la baisse des recettes à disposition pour définir les modalités d'indemnisation du chômage, un préalable à la suite des négociations. Comme je l'ai dit là aussi au président de la République, qu'il nous donne une recette selon laquelle on va pouvoir avec moins de moyens financiers, verser plus d'indemnisations chômage avec une population au chômage susceptible d'être de plus en plus importante. Nous ne savons pas faire. C'est un préalable qui est important et qui laisse à penser que les négociations vont être difficiles. Le Medef aimerait bien saupoudrer à plus de chômeurs mais avec moins d'indemnités. Voilà l'approche patronale aujourd'hui. J'espère que les organisations syndicales de salariés feront un front commun en quelque sorte vis-à-vis de cette approche réductrice de l'indemnisation du chômage.
Le Talk
Dernière question sur le travail le dimanche. La proposition de loi qui devait être examinée jeudi va être reportée a priori pour embouteillage parlementaire. Êtes-vous content ?
Bernard Thibault
Je pense que ça montre aussi un certain embarras. Il faut bien le constater. Nous avons apporté notre pierre à cette pression et j'espère pourquoi pas arriver au constat qu'il n'est pas judicieux et légitime de modifier la législation en la matière. Nous l'avons dit comme d'autres. Nous avons une pétition nationale sur notre site qui est très largement signée en ce moment. Cela ne sera pas créateur d'emplois. Cela ne sera pas un facteur de consommation supplémentaire. L'argent dépensé le dimanche est l'argent qu'on peut dépenser les autres jours de la semaine. Je pense qu'en ce moment si on veut agir sur la consommation, il faut plutôt intervenir sur les différents aspects qu'on vient d'évoquer : la politique industrielle, les créations d'emploi, voire empêcher des disparitions d'emploi qui ne sont pas toutes justifiées en ce moment. Et puis en plus, dans un débat plus large de société, nous voyons bien qu'à banaliser le travail du dimanche, on touche la vie associative, on touche la vie sportive. On touche aussi la vie familiale. Et c'est une vieille revendication que de maintenir du temps pour soi, du temps pour vivre en famille. Ces choix personnels, toute la vie, ne doivent pas être codifiés par les impératifs du travail.
Le Talk
Merci Bernard Thibault. A demain pour une nouvelle édition du Talk Orange-Le Figaro. Au revoir.