Le Talk
Anne Fulda - Nous recevons ce soir Patrick Poivre d'Arvor, journaliste et écrivain, qui vient de publier un livre chez Fayard qui s'appelle «À demain, en chemin vers ma liberté». Bonsoir, Patrick Poivre d'Arvor.
Patrick Poivre d'Arvor
Patrick Poivre d'Arvor - Bonsoir.
Le Talk
Vous avez quitté le journal télévisé de TF1 depuis le 10 juillet, mais on vous voit pas mal à la télévision et notamment aux Guignols (passage vidéo).
Patrick Poivre d'Arvor
Je n'ai pas de projet avec France 2.
Le Talk
Ni avec la maison de retraite?
Patrick Poivre d'Arvor
Non et là je suis plutôt dans l'overbooking.
Le Talk
Pensez-vous que l'âge a compté ?
Patrick Poivre d'Arvor
Je ne pense pas, parce qu'aux États-Unis, par exemple, en Angleterre aussi, enfin dans tous les pays où il y a une tradition de journal télévisé en général, on demande toujours aux gens d'avoir de la bouteille. Que ce soit Dan Razer, Walter Cronkite, Peter Jennings et bien d'autres, ils se sont arrêtés à 72 ans. Barbara Walters fonctionne toujours pour le plus grand plaisir de tout le monde. Je ne parle même pas de Larry King qui doit avoir quelque chose comme vingt ans de plus que moi.
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Dans votre livre, vous parlez beaucoup. Vous parlez de votre marche du chemin de Compostelle et vous revenez sur votre éviction dans les termes de «singulière, brutale, aux motifs inavoués» Avez-vous vraiment l'impression d'être une victime ?
Patrick Poivre d'Arvor
Non. Pas du tout. Quand je dis singulière... Ca m'est arrivé à moi comme c'est arrivé à deux millions de personnes par ailleurs qui sont au chômage donc je relativise tout à fait. En revanche elle est spéciale, disons la vérité. Tout allait bien, c'était formidable, la rédaction fonctionnait bien, les chiffres d'audience étaient magnifiques... Je vois pas ce qui leur a pris. Voilà, c'est leur décision mais enfin j'ai quand même le droit de me poser des questions. Quant au motif, en effet je peux m'interroger puisqu'aucun ne m'a été opposé. On ne m'a jamais dit quelque chose pour me reprocher quoi que ce soit donc c'est quand même étrange...
Le Talk
Vous avez laissé entendre à plusieurs reprises qu'en fait c'était le président de la République qui aurait souhaité votre départ. Vous avez dit plusieurs fois que ce n'était pas à lui de faire le casting du journal télévisé de TF1.
Patrick Poivre d'Arvor
Je n'ai rien laissé entendre.
Le Talk
Vous avez dit : «Ce n'est pas au président de la République de faire le casting du journal.»
Patrick Poivre d'Arvor
Oui. À une question qu'on me posait : «il paraît que vous ne plaisez pas ?» Je ne sais pas.
Le Talk
L'avez-vous vu depuis ? Vous vous êtes expliqués?
Patrick Poivre d'Arvor
Je l'ai rencontré début septembre. La conversation qu'on a eue doit rester entre nous. C'est une conversation privée. J'en ai eu besoin, parce que je suis journaliste. J'ai besoin de vérifier, de recouper mes sources... Et voilà, je me suis expliqué avec lui et il s'est expliqué aussi parce que ce n'est peut-être pas à moi de m'expliquer dans cette affaire.
Le Talk
Êtes-vous rassuré ?
Le Talk
L'avez-vous cru ?
Patrick Poivre d'Arvor
On est toujours obligé de croire le chef de l'État.
Le Talk
Vous êtes obligé de le croire, mais, par exemple, lors de l'interview que vous avez faite et au cours de laquelle vous avez prononcé cette fameuse phrase dont on dit qu'elle aurait provoqué l'ire du chef de l'État : «Un petit garçon rentrant dans la cour des grands» Vous avez comparé le chef de l'État à un petit garçon rentrant dans la cour des grands. N'avez-vous pas manqué de respect au président de la République ?
Patrick Poivre d'Arvor
Je ne sais pas. Il ne m'en a pas reparlé. Il m'en a reparlé cette fois-ci pour me dire que finalement on lui parlait toujours de ça, mais c'est vrai qu'entre-temps je l'ai interviewé trois fois de plus. Je pense que si colère il y a eu, elle a eu le temps de s'apaiser. Non. Je pense que les choses étaient plus profondes, différentes, avec souvent dans les phénomènes de cour des gens qui sont autour des uns et des autres et qui devancent parfois des désirs ou des souhaits qui ne sont même pas formulés.
Le Talk
N'est-ce pas une manière de dire finalement «J'ai autant de pouvoir que vous ?»
Patrick Poivre d'Arvor
De sa part ? Ou de la mienne ?
Le Talk
De la vôtre.
Patrick Poivre d'Arvor
Non parce qu'il a quand même été, je vous le rappelle, élu président de la République, avec 56% des voix. Qu'il a eu beaucoup plus d'électeurs que je n'ai eu de téléspectateurs. et que de toutes façons, voilà, c'est une fonction qu'on doit respecter. Le sujet n'est aps là. On fait un métier différent. J'ai été étonné, l'autre jour, je me suis retrouvé dans une émission, il y avait Michel Drucker, il m'a dit: "quand même, c'était pas très gentil, il n'y avait pas une façon plus gentille de lui poser la question?". Non! on n'est pas là pour être gentils avec les gens qu'on rencontre. Surtout avec un homme comme ça, qui adore la contradiction, qui aime bien le punching-ball et qui, je pense, n'est jamais meilleur que quand il est confronté à un opposition...
Le Talk
Vous dites à un moment dans votre livre que les journalistes ne doivent pas tutoyer au sens moral du terme les hommes politiques. C'est joli comme formule. Que voulez-vous dire par là ?
Patrick Poivre d'Arvor
Je le tutoie dans la vie, c'est pour ça que je vous en parle. Je vois également Ségolène Royal, Bertrand Delanoë, François Bayrou ou François Fillon et tutti quanti. Non je pense qu'ils doivent garder leur distance. On ne fait pas le même métier. Le métier d'homme politique est très honorable, c'est extrêmement compliqué. En ce moment, j'ai beaucoup de respect pour ce que fait l'actuel président dans cette crise financière qui le dépasse de très loin et qui nous dépasse, nous, Français, de très loin. Il faut avoir du respect et en même temps avoir un devoir d'irrespect, comme disait Claude Julien, l'ancien patron du Monde diplomatique. On est chacun à notre place, pas davantage.
Le Talk
Lorsqu'on arrive au niveau de popularité que vous avez atteint. Lorsqu'on devient une icône des ménagères, ne se croit-on pas à un moment plus fort que tout ou invincible ? N'a-t-on pas une espèce d'ivresse ?
Patrick Poivre d'Arvor
Non, je ne pense pas. En effet, j'interroge le président de la République comme j'interrogeais l'opposant numéro un, ou l'opposant numéro 26 ou un anonyme. J'essaie d'obtenir de lui le meilleur, notamment à travers des questions qui ne sont pas forcément des questions avec cirage et brosse à reluire. Parfois on obtient quelque chose qui donne un moment de télévision. Quand j'interroge George W. Bush ou Vladimir Poutine, c'est la même chose. Les gens disent que je suis gonflé, mais en même temps je crois que c'est comme ça qu'on obtient un moment de télévision ou un moment de journalisme.
Le Talk
Vous dites aussi dans votre livre que vous avez été drogué, conditionné à l'actualité. N'êtes-vous pas aussi drogué à la popularité ?
Patrick Poivre d'Arvor
Sur l'actualité, c'est incontestable. Je le reconnais, je le confesse, c'est comme ça. Cela fait tant de temps que je fais ce métier. J'adore ce métier, j'adore le journalisme. J'en connais d'autres qui le font avec cette même passion, à commencer par le patron de votre rédaction. Je pense que la notoriété, très franchement, dure trois mois? le petit moment où on est un peu troublé. Après je vous assure? d'abord il y a les inconvénients, puis ensuite on s'habitue et surtout on relativise. Ce n'est pas si important que ça. Et puis en ce moment ça va très bien, les gens n'arrêtent pas de m'arrêter partout pour me demander quand est-ce qu'on me reverra et où. Je n'ai pas à me plaindre.
Le Talk
Vous êtes devenu un «people», comme on dit de façon assez laide.
Patrick Poivre d'Arvor
Je n'aime pas ça, ce terme.
Le Talk
Vous n'aimez pas, c'est horrible, mais enfin c'est ce que vous êtes devenu. Vous êtes quelqu'un de connu et vous avez une relation un peu particulière : votre fils disait que vous étiez entre pudeur et impudeur.
Patrick Poivre d'Arvor
Vous êtes un peu les seiches, je suis un peu obligé de jeter des nuages d'encre parfois pour vous sauver. Cela m'arrive.
Le Talk
Vous avez refusé, il y a quelques mois, d'évoquer dans votre journal télévisé le début de la liaison entre Carla Bruni et le président de la République en expliquant que c'était contraire à vos principes. Qu'auriez-vous fait pour l'affaire DSK ?
Patrick Poivre d'Arvor
Dans la mesure où il s'agit d'une enquête, où il y avait quelque chose de public et de judiciaire, on en aurait évidemment parlé sans difficulté. De la même manière dont on a parlé de l'affaire Lewinsky ou d'autres affaires de cette nature. Quand il s'agit d'une affaire purement privée, quand on ne sait rien, quand on n'est pas là pour tenir la chandelle, on se tait. Et puis que sait-on des sentiments des êtres ? C'est tellement difficile à résumer un être, mais deux ensemble encore plus. Je garde cette idée et au fond je ne suis pas mécontent jusqu'à présent d'avoir tenu.
Le Talk
Cela ne vous empêche pas de mettre dans votre livre au détour d'une phrase que vous avez connu de près et aimé certaines femmes connues, dont je ne dirai pas le nom. Alors ?
Patrick Poivre d'Arvor
«Connu de près» !
Le Talk
C'est ce que vous dites.
Patrick Poivre d'Arvor
Connu de près, cela dépend de ce qu'on entend par là. Oui et non. Aimé, oui j'ai aimé un certain nombre de gens et je donne leurs noms. D'abord tout ça peut être très platonique et ensuite il faut voir ce qu'on entend par «connaître de près». Bien connaître, si vous voulez. Mais là aussi il peut y avoir une connotation.
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Le sous-titre de votre livre c'est «En chemin vers ma liberté». Avez-vous aussi envisagé à un moment ce que vous dites ? Vous en avez parlé avec votre frère, déchaîné. Cela veut-il dire que vous vous sentiez entravé, enchaîné et par quoi ?
Patrick Poivre d'Arvor
Disons que j'étais attaché à une chaîne. La première chaîne en plus.
Le Talk
Vous n'étiez pas entravé ?
Patrick Poivre d'Arvor
Non, bien sûr que non. J'ai pu faire mon métier pendant vingt ans dans des conditions magnifiques. Je ne cesse de le répéter et j'étais extrêmement content. La dernière année était un peu plus difficile, mais ce n'était pas insupportable. Il ne faut pas exagérer. Le dernier mois était franchement désagréable, mais ça c'était normal, on venait de m'annoncer mon départ. J'avais un mois à tenir jusqu'à mon dernier journal. D'ailleurs, il me semble être bien tenu à l'antenne. Je n'ai jamais fait la moindre allusion à l'antenne. Il n'est pas anormal aujourd'hui que je décide de solder cette histoire pour passer plus facilement à l'histoire d'après.
Le Talk
Vous auriez été à TF1, auriez-vous laissé faire le licenciement de Florence Challe ?
Patrick Poivre d'Arvor
Non, je l'ai dit clairement. Je pense qu'elle méritait incontestablement une sanction. Elle le reconnaît elle-même. Elle a fait une faute. Cette faute n'est pas qu'individuelle. Elle n'est pas arrivée à l'antenne par effraction. Non, je ne l'aurais pas licenciée. Enfin, je ne suis plus à TF1.
Le Talk
Cela fait plusieurs fois que vous relevez la baisse d'audience de Laurence Ferrari. Pourquoi ? Vous ne pouvez pas vous en empêcher ?
Patrick Poivre d'Arvor
Non, c'est parce qu'on me pose la question. Vous êtes en train de me poser la question. Si je ne réponds pas, je vais donner l'impression que je suis gêné. Non, je ne suis pas gêné. C'est vrai, la vérité est là. Ce n'est pas grave, il est peut-être plus intéressant de juger le contenu du journal. Je sais très bien ce qu'était le nombre de téléspectateurs qui regardaient mon journal l'année dernière, à la même époque, le même jour : c'étaient deux millions de plus qu'aujourd'hui. La belle affaire ! Il paraît que les dirigeants de TF1 sont très contents de leur score. Comme ça, tout le monde est content. C'est merveilleux.
Le Talk
Vous mettez dans l'introduction de votre livre une phrase de Stephan Zweig ? qui s'est suicidé en 1942 ? : «Peut-être notre véritable destin est-il d'être éternellement en chemin, sans cesse regrettant et désirant avec nostalgie, toujours assoiffé de repos, et toujours errant.»
Patrick Poivre d'Arvor
Oui, je reconnais que je suis assez schizophrène. C'est vrai qu'il y a une part de moi qui désire la solitude. C'est ce que j'ai fait en parcourant le chemin de Compostelle pendant sept ans. Je l'ai terminé l'année dernière. J'ai terminé un cycle en même temps que je terminais le cycle de TF1. Puis il y avait une partie de moi qui avait besoin de cette multitude, notamment la multitude de la rédaction. C'est cette multitude-là qui me manque le plus aujourd'hui. Pas la multitude des gens qui me regardent mais la multitude des gens avec qui je travaillais.
Le Talk
Merci Patrick Poivre d'Arvor et à demain pour une nouvelle édition du Talk Orange-Le Figaro. Au revoir.