Le Talk
Anne Fulda - Bonsoir, Jean Peyrelevade. Pour commencer cette émission, nous allons regarder la vidéo du jour tout de suite (passage vidéo). C'était hier, à Toulon, un discours dont on a beaucoup parlé, le président de la République s'est livré à un véritable réquisitoire contre ceux qui ont trahi le capitalisme. Avons-nous assisté hier à la mort en direct du Sarkozy libéral ?
Jean Peyrelevade
Jean Peyrelevade - «Paroles, paroles» Pour moi, il ne s'est rien passé. Ça n'est pas en agitant des principes moraux qu'on va fabriquer de la régulation. Le capitalisme financier, oui, a besoin de régulation. Mais pour qu'il y ait régulation, il faut qu'il y ait des régulateurs. J'attendais de Nicolas Sarkozy, président d'Europe comme il dit, qu'il propose qu'on fabrique, en Europe, une vraie régulation européenne : qu'on fabrique un régulateur européen. C'est la condition sine qua non d'un début d'efficacité. Je n'ai entendu nulle part cette proposition.
Le Talk
Que signifie un vrai régulateur européen ?
Jean Peyrelevade
Quelqu'un qui conçoive la prévention des risques pris par l'ensemble du système financier. Tout système financier, qui n'est pas régulé, va à la faillite. Il faut le réguler. Les banques sont régulées mais elles le sont en Europe, pays par pays. Il y a donc vingt-sept régulateurs européens. Comment voulez-vous négocier avec le régulateur américain ?
Le Talk
Cela dit, vous devriez être content parce que ce qu'il a proposé, hier, c'est un peu la fin de ce que vous aviez dénoncé : le capitalisme total.
Jean Peyrelevade
Je suis heureux de voir que deux ans après, apparemment mes thèses l'ont inspiré, en tout cas ont inspiré son discours mais je préfererais qu'elles inspirassent son action.
Le Talk
Vous avez parlé de «leurre». C'est le leurre de la politique présentée, c'est celui du nouveau personnage ?
Jean Peyrelevade
On est dans un monde virtuel. On est dans un monde second life, c'est-à-dire qu'on a un leader, un chef d'État virtuel, qui règle virtuellement les problèmes par du discours. Mais l'action ne suit pas, l'action n'est pas là.
Le Talk
N'est-ce pas aussi qu'au-delà de la personne même du président de la République, il n'a plus aujourd'hui les moyens de régler une telle crise ?
Jean Peyrelevade
Exact. Il n'a plus aucune marge de manoeuvre et nous n'avons plus aucune marge de manoeuvre. Nous sommes au milieu de la tempête sur un bateau non manoeuvrant.
Le Talk
Vous, vous parlez des marges de manoeuvre financières, mais moi je parlais des budgétaires. Le Conseil des ministres a adopté, ce matin, le budget pour 2009 qui prévoit un déficit de 52,1 milliards pour l'année prochaine. Pensez-vous que dans ce contexte-là, ajouté à celui de la crise financière, on est condamné à regarder tout s'effondrer ?
Jean Peyrelevade
On est au taquet. C'est un budget passif, il n'y a aucune action possible de relance, il y en a qui seraient souhaitables mais il n'y en a aucune de possible parce qu'on n'a plus d'argent. On essaie à grand-peine de respecter la contrainte de Bruxelles, la limite des 3 %, à mon avis on va être au-dessus de 2,7 % ou s'en approcher sérieusement. Comme on essaie désespérément de respecter cette limite, on baisse les crédits à la disposition de l'investissement public, à destination de l'investissement public alors qu'au contraire on devrait dans la tourmente les augmenter.
Le Talk
Si on avait les moyens, quelles seraient les grandes lignes d'un plan de relance ?
Jean Peyrelevade
L'investissement. Investissements public et privé.
Le Talk
Dans quoi ?
Jean Peyrelevade
Je peux donner un exemple, en termes de développement durable, plutôt que les comédies autour de la taxe pique-nique ou je ne sais quoi, on pourrait lancer un grand programme de rénovation de mises aux normes environnementales aujourd'hui de l'ensemble des bâtiments publics. Ça serait très bon pour l'industrie de la construction qui est en crise. Mais pour ça il faut de l'argent et on n'en a plus.
Le Talk
Il y a aussi un contexte économique international qui n'arrange rien. Quelles sont vos prévisions sur les conséquences que peut avoir cette crise, qui pour l'instant est américaine, sur l'économie française ?
Jean Peyrelevade
Nous allons avoir un renchérissement significatif du coût du crédit. Probablement de l'ordre d'un point, un point et demi de taux d'intérêt, simplement parce que le système bancaire va répercuter le coût de ses ressources. C'est particulièrement malencontreux pour l'économie française, parce qu'il se trouve que les entreprises françaises, qui sont en situation de faiblesse relative, ont un niveau d'autofinancement historiquement bas. Elles ont donc besoin de ressources externes pour arriver à investir. Comme les ressources externes vont devenir sensiblement plus chères, je m'attends dans la conjoncture actuelle, ce qui est très embêtant, à ce que l'investissement des entreprises faiblisse.
Le Talk
D'aucuns comme Jacques Attali qu'on a reçu ici il n'y a pas longtemps, disaient que même les collectivités locales françaises pourraient être touchées ?
Jean Peyrelevade
Oui, c'est exact, elles sont doublement touchées, d'une part par le budget qui donne un tour de vis très sérieux sur ce qu'on appelle la dotation globale de fonctionnement à destination des collectivités locales. Elles sont touchées parce que beaucoup d'entre elles ont emprunté dans des conditions un peu exotiques, ce qui fait qu'elles vont prendre de plein fouet le renchérissement du coût du crédit.
Le Talk
Vous dénoncez le discours d'hier, pour vous ça ne correspond en rien à un tournant dans la politique économique du gouvernement comme a pu être l'année 1983, sous Mitterrand ou le discours du 26 octobre 1995 de Chirac ?
Jean Peyrelevade
Exact. Pas de tournant. On reste non manoeuvrant.
Le Talk
Y a-t-il des choses que vous approuvez, par exemple, la suppression des parachutes dorés ?
Jean Peyrelevade
Oui, mais j'avais cru comprendre que c'était déjà le cas il y a un an. Je croyais que c'était déjà inclus dans la loi Tepa d'il y a un an et je vois que ça ressurgit. C'est très bien mais ce n'est pas le fait de lutter contre les parachutes dorés ou contre les salaires de certains patrons qui sont trop élevés qui vont mettre un terme à la crise des subprimes aux États-Unis.
Le Talk
Avez-vous bénéficié de parachutes dorés ?
Jean Peyrelevade
Pas à ma connaissance.
Le Talk
Vous avez plaidé pour la suppression des stock-options dans la rémunération des patrons. Nous avons une question de Philippe qui demande : « Il serait bon que le prof de morale, le Monsieur Je-sais-tout dise combien il a encaissé de stock-options à son départ du Crédit Lyonnais et en récompense de quels résultats ?»
Jean Peyrelevade
Je peux dire à l'internaute en question que j'avais des stock-options correspondant aux trois ans où le Crédit lyonnais a été privé, que j'ai dû privatiser le Crédit Lyonnais pour une valeur d'à peu près 12 milliards d'euros en 1999, qu'il a été acheté par le Crédit agricole pour 20 milliards d'euros trois ans après, que les actionnaires n'avaient donc pas à se plaindre. J'ai eu un stock de stock-options de, je ne sais plus très bien... 250 000 ou 300 000 que j'ai gardées pendant plusieurs années, que je n'ai levées que dans ces dernières années.
Le Talk
Les députés socialistes ont déposé un recours devant le conseil d'État pour excès de pouvoir à l'encontre de la ministre de l'Économie, Christine Lagarde, dans l'affaire Tapie. Qu'en pensez-vous ?
Jean Peyrelevade
En tant que citoyen j'en suis plutôt satisfait. Je pense qu'aller à l'arbitrage dans une affaire de ce type c'est contraire à l'esprit de la loi, puisque la loi en principe interdit à l'État d'aller à l'arbitrage. C'est un principe du droit public : l'État ne se soumet pas à l'arbitrage. L'État fait normalement confiance à sa propre justice. Par ailleurs, sur le fond de l'histoire je considère que l'histoire telle qu'elle est racontée par Bernard Tapie et entérinée par les arbitres relève à mes yeux de la fabulation.
Le Talk
Deux questions d'internautes pour terminer. François qui vous demande : «Comment se fait-il qu'un banquier condamné dans une affaire puisse exercer ses activités cinq ans après ?» Il fait allusion à l'affaire Executive Life...
Jean Peyrelevade
La réponse est très simple : peut-il produire ma condamnation ?
Le Talk
Nous allons demander à François s'il peut la produire. Pour vous, pas de condamnation.
Jean Peyrelevade
Je n'ai jamais été condamné. Je n'ai jamais été interdit d'activités bancaires où que ce soit dans le monde, à l'exception des États-Unis. Je ne suis pas banquier aux États-Unis pour rassurer l'internaute.
Le Talk
Superdupont vous dit : «Vous étiez dans le cabinet de Pierre Mauroy en 1981 lorsque le gouvernement socialiste a nationalisé à tout-va. Regrettez-vous d'avoir participé à cette erreur historique ?»
Jean Peyrelevade
Je crois que j'ai reconnu que nous avions commis des erreurs à cette époque. J'ai ajouté que c'est peut-être la différence par rapport à la conjoncture d'aujourd'hui, par rapport à l'action gouvernementale d'aujourd'hui. Nous avons reconnu rapidement un certain nombre de ces erreurs. En tout cas, sur la politique économique, nous avons corrigé très vite. Sur les nationalisations, j'ai toujours dit que c'était une phase inutile de l'histoire économique française, mais je ne pense pas que cela ait entraîné des catastrophes, contrairement à ce que beaucoup de gens pensent avec quelques a priori idéologiques dans l'autre sens.
Le Talk
Jean Peyrelevade, merci.