En France, après des vies de secret, les seniors gays toujours discrets

En France, après des vies de secret, les seniors gays toujours discrets

Des retraités gays défilent à Paris le 24 juin 2000

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AFP, publié le samedi 24 juin 2017 à 11h35

"Pendant des dizaines d'années, j'ai vécu une double vie. Je ne vais pas me révéler maintenant". Quarante ans après la première Marche des fiertés parisienne, la discrétion reste de mise pour de nombreux seniors gays, moins militants que leurs cadets.

Jean, 75 ans, dit avoir eu "une homosexualité sans complexe dès le premier jour". Fier de sa vie intime encore "active", "extrême", "hard", ce septuagénaire grisonnant reconnaît pourtant rester "clandestin".

"Nous avons un héritage de discrétion que n'ont pas les jeunes", estime Jean, qui refuse de divulguer son vrai prénom. Au travail, "on me prenait pour un coureur de jupons", raconte-t-il lors d'une réunion à Paris d'une vingtaine de "Gais retraités".

"C'était plutôt un allumeur de braguettes", l'interrompt Robert, suscitant les rires. A 79 ans, Robert est une figure de cette association proposant aux retraités et pré-retraités homosexuels des activités sportives, culturelles ou gastronomiques.

Il souligne être d'une génération qui a connu "une période de répression importante des homosexuels".

Jusqu'en 1981, l'homosexualité était considérée comme une maladie mentale en France. Les actes "impudiques ou contre nature" ne cessèrent qu'en 1982 d'être passibles d'emprisonnement. 

Les arrestations et humiliations policières furent nombreuses. Les tabassages multiples. La plupart des seniors gays rencontrés par l'AFP ont vécu cette répression.

- Hostilité -

"Certains, quand ils ont revendiqué leur homosexualité, ont affronté des gestes hostiles. (...) Le dire était inenvisageable", constate Sébastien Lifshitz, réalisateur d'un documentaire "Les invisibles" sur les seniors LGBT (Lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres).

"Eduqués dans le culte de la discrétion, ils se racontaient aux intimes. La revendication, le geste militant étaient plus rares", note-t-il.

"Je ne me suis pas affiché par préservation", opine François, 63 ans. "On s'en est sorti jusqu'à présent, on va continuer comme ça."

Les Gais retraités "ne sont pas du tout des militants", observe Rodolphe qui, comme 25 à 30% d'entre eux, a vécu une première vie hétérosexuelle. "Très contents" des avancées des droits obtenues par la communauté LGBT, notamment le mariage pour tous en 2013, "ils veulent vivre tranquilles et pédés".

Francis Carrier, fondateur de l'association Grey pride (Fierté grise), pointe une attitude d'"auto-exclusion" et de "self-défense des minorités". "Sexualité et vieillesse représentent un véritable tabou social. Si l'on ajoute le facteur homosexuel, cela relève presque de la +perversion+!", regrette-t-il.

Le réflexe de dissimulation s'avère particulièrement important en maison de retraite. Par crainte d'être "ostracisés", beaucoup préfèrent "mentir" sur leur orientation sexuelle, explique-t-il.

- "Mis à l'index" -

Grey pride a mis en place une ligne téléphonique pour seniors, qui, méconnue, fonctionne pour l'instant au ralenti. Richard Boitier, l'un de ses écoutants, psychologue à la retraite, se souvient d'un gay séropositif qui dans les années 1990 avait été "mis à l'index" dans une maison de retraite. "Il n'avait plus le droit de sortir de sa chambre. Son repas lui était laissé devant sa porte". 

La France compte 14 millions de retraités. Avec un taux d'homosexuels évalué à 5 à 7% de la population, on arrive à environ 800.000 d'ores et déjà en fin d'activité, calcule Francis Carrier.

"Statistiquement, ces seniors sont plus pauvres, ont connu plus de parcours chaotiques, certains ont le sida, liste M. Carrier. Mais rien n'est pensé pour eux." Et de citer l'exemple des personnes trans, qui "ont le seul choix de se suicider ou de mourir isolées socialement".

Pour Robert, des Gais retraités, pas question pour autant de faire du "prosélytisme" pro-LGBT, "minoritaires dans la société", dans les maisons de retraite : "il ne faut pas que des gens minoritaires pompent l'air des autres".

Un discours "inaudible" pour les plus jeunes, analyse le sociologue Régis Schlagdenhauffen. "Ces seniors ne sont pas allés sur des chars à la Gay pride car ils estimaient que cela n'était pas nécessaire", dit-il.

Et quelques jours avant la 40e Marche des fiertés parisienne, samedi, les Gais retraités s'interrogeaient sur leur participation à cet événement où des dizaines de milliers de personnes sont attendues. "Quand pendant 50 ans on a vécu discrètement, on n'a pas envie à la dernière minute d'être photographié", expliquait Robert.

 
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