"Cynisme", "dissimulation": pourquoi le parquet demande un grand procès du Mediator

Une plaquette de Mediator le 19 janvier 2011 au CHU de Brest

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AFP, publié le vendredi 09 juin 2017 à 14h29

Comment le Mediator a-t-il pu être prescrit pendant plus de 30 ans, malgré les alertes répétées sur sa dangerosité? Dans son réquisitoire du 24 mai, le parquet met en avant "le cynisme" des laboratoires Servier et "l'étonnante bienveillance" des autorités de contrôle.

Tromperie, trafic d'influence, prise illégale d'intérêts, escroquerie, blessures et homicides involontaires: le parquet demande le renvoi en correctionnelle de vingt-cinq protagonistes.

 - Servier, "jusqu'au-boutiste" -

"La firme", dont le fondateur Jacques Servier est décédé en 2014, a mis en place "une stratégie" pour dissimuler les propriétés anorexigènes du Mediator, présenté comme un médicament contre le diabète pendant sa commercialisation (1976-2009), estime le parquet de Paris dans son réquisitoire de près de 600 pages, d'après une source proche du dossier.

Objectif: occuper le segment commercial des antidiabétiques sur lequel le groupe -qui disposait déjà de plusieurs anorexigènes sur le marché- n'était pas présent.

Il y a eu "une volonté délibérée de ne pas faire apparaître la norfenfluramine", molécule toxique à l'origine du retrait en 1997 de l'Isoméride, autre coupe-faim de Servier, comme entrant également dans la composition du Mediator. Ce dernier, un des produits phares des laboratoires (environ 500 millions d'euros de chiffre d'affaires en France de 1984 à son retrait) a ainsi pu rester sur le marché douze années supplémentaires.

Servier "développait un véritable discours officiel sur son médicament et luttait, tant en interne qu'en externe, sur tout ce qui pouvait le contredire", relève le ministère public.

Le parquet détaille les "méthodes offensives" des visiteurs médicaux dépêchés, de préférence "de belles filles", pour convaincre les médecins de prescrire du Mediator avec interdiction d'évoquer avec eux ses propriétés coupe-faim. Il y avait "un déni de l'être humain au profit de la bonne parole du laboratoire", raconte l'une des visiteuses.

Une attitude qualifiée de "jusqu'au-boutiste", voire "carrément mensongère", par le parquet qui chiffre, en se basant sur la dernière expertise judiciaire, entre 1.520 et 2.100 le nombre de décès à long terme causés par le Mediator, à l'origine de graves lésions des valves cardiaques (valvulopathies) et de l'hypertension artérielle pulmonaire (HTAP), une pathologie rare et actuellement incurable.

- "Graves défaillances" -

La dangerosité de certains types d'anorexigènes proches du Mediator était documentée au moins depuis 1995. Trois ans plus tard, l'Italie a lancé une alerte au niveau européen sur ce médicament et les premiers cas de valvulopathies et d'HTAP ont été diagnostiqués dès 1999: il est reproché à l'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), ex-Afssaps, d'avoir mis dix ans supplémentaires à suspendre son autorisation de mise sur le marché.

"La crainte de contrarier Servier (...) semble l'avoir emporté sur la sécurité des patients", juge le parquet qui évoque "le manque de réactivité manifeste" et les "négligences successives" de l'Agence.

L'instruction a mis en lumière "les conflits d'intérêts évidents" entre l'ANSM et les laboratoires, notamment le rôle-clé joué par deux de ses anciens cadres: Jean-Michel Alexandre et Éric Abadie.

Le premier, ex-directeur de l'évaluation des médicaments, soupçonné d'avoir pris partie à plusieurs reprises pour Servier quand il travaillait à l'Agence, est accusé d'avoir dispensé illégalement des conseils au laboratoire -rémunérés plus d'un million d'euros- juste après son départ. Quant au second, haut responsable de l'Agence, sa femme fut l'avocate des laboratoires.

- "Services opportuns" -

Jacques Servier, "ami" de l'ex-ministre de la Santé Philippe Douste-Blazy, recevait parlementaires et grands patrons dans son hôtel particulier de Neuilly-sur-Seine et tenait des fiches sur chacun.

"L'échange de services (...), notamment avec les politiques, permettaient de faire passer un message de promotion et de mise en valeur du groupe", note le ministère public, qui s'étonne que le Mediator n'ait jamais fait l'objet d'une baisse de son taux de remboursement malgré les demandes répétées de la Sécurité sociale auprès de plusieurs ministres de la Santé.

Pour autant, le parquet demande le renvoi en procès d'une seule élue, Marie-Thérèse Hermange, ex-sénatrice UMP soupçonnée d'avoir rédigé en 2011 un rapport favorable à Servier.

Outre "cette intense activité de lobbying", le parquet relève que "la firme" n'hésitait pas "à exercer des pressions voire des menaces sur des scientifiques s'opposant aux produits Servier".

 
5 commentaires - "Cynisme", "dissimulation": pourquoi le parquet demande un grand procès du Mediator
  • "cette intense activité de lobbying" ....
    IL FAUT INTERDIRE LE LOBBYING !

  • Ils ont fait cela pour l'argent mais pour qui ???
    De toute façon ils ne l'emporterons pas au moment du grand départ : le décès

  • Pour une fois je suis d'accord avec cet article d'Orange. Ayant pris du médiator pendant 2 ans sur recommandation de mon médecin pour maigrir c'est moi qui ai attire son attention sur les alertes contre ce médicament!!!! Malgré ces alertes il n'avait pas jugé utile de me prévenir . Depuis je n'ai plus aucune confiance dans ce monde médical ( médecin, laboratoires, agences diverses de la santé.... ) .

  • LeSoudeur  (privé) -

    Et les médecins qui l'ont prescrit frauduleusement en n'indiquant pas sur les ordonnances "hors AMM" (Autorisation de Mise sur le Marché) ? Non seulement ils ont empoisonné sciemment (ou par ignorance impardonnable) leurs patients (on devrait dire "clients" dans leur cas) mais ils ont ainsi permis des remboursements par la Sécu qui n'auraient pas dû être.

  • Un médicament, prescrit par des médecins pour une fonction autre que pour celle pour laquelle il était destiné, peut il être imputé à tel ou tel organisme ou seulement aux " victimes " qui voulaient en prendre pour maigrir et à leurs médecins ?

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