les chroniques du futur
25 août 2024, New York, finale du 100mètres olympique. Au couloir numéro 5, le jeune Nigérian Oswaldo Burton prend son envol. Premier sorti des starting-blocks, il accélère aux trente mètres. Personne ne le reverra. Médaille d’or, record du monde, 9secondes45. A ses côtés, l’Américain Donovan Jackson et le Cubain Ernesto Sanchez complètent le podium en 9’’48 et 9’’49, records personnels.
Sous la tunique jaune et verte, les muscles des cuisses sont saillants, les quadriceps impressionnent. Depuis quelques années, les sportifs de haut niveau, et notamment les sprinteurs, ont fait d’incroyables progrès. A 25ans, Burton est au sommet de la gloire. Cinq ans auparavant, il a été le premier à faire tomber la marque d’Usain Bolt, qui avait porté le record du monde à 9’’54 aux Mondiaux de 2013. En 2021, il devenait même le premier homme sous les 9’’50.
En même temps que Burton repoussait les frontières du sprint, baladant son air détendu sur les pistes du monde entier, les questions sur les performances des sprinteurs se sont à nouveau multipliées. Au-delà des limites du corps humain, ce sont tous les athlètes qui ont fait de notre décennie celle des records: 6,20m à la perche, 9,10m à la longueur ou encore le marathon en moins d’1heure 55minutes.
Les autres disciplines n’échappent pas à ce vent de performance. Le Tour de France qui vient de s’achever a été le plus rapide de l’histoire, et des nageurs en slips de bain ont battu neuf records du monde à New York. Les matchs internationaux de rugby atteignent désormais 48’ de temps de jeu effectif (durant lequel le ballon est en jeu), dix minutes de plus qu’il y a vingt ans, et les contacts se font de plus en plus rugueux.
La suspicion qui colle aux grandes compétitions grandit aussi depuis trente ans. L’arsenal anti-dopage s’est renforcé mais butte sur la question de la pratique. Tests urinaires, sanguins, capillaires, tout est bon pour faire tomber les tricheurs et les transfusions de sang enrichi en EPO sont facilement détectables.
Mais comme souvent, les gendarmes ont du retard sur les voleurs. Les modèles de thérapie génique qui permettent désormais de guérir certaines leucémies et anémies, et de soigner des insuffisances rénales, ont été détournés vers l’amélioration de la performance humaine.
Certains «docteurs» qui gravitent autour des sportifs modifient les ADN afin d’optimiser les capacités de leur poulains. Les muscles ainsi trafiqués génétiquement produisent eux-mêmes les cellules dont ils ont besoin. Au choix: plus résistants, plus puissants, plus toniques… Et surtout, une récupération accélérée et optimale grâce à une meilleure oxygénation. Un traitement à base de cellules souches pour à peine 15.000 euros, et des performances qui progressent de 10%. Autre possibilité: faire repousser des cellules abimées, sur des tendons ou des cartilages.
Le seul moyen pour détecter ces modifications génétiques est d’effectuer la biopsie du muscle. C'est-à-dire immobiliser l’athlète pendant 15 minutes sous anesthésie locale et disséquer les fibres, avant de comparer les paramètres biologiques avec des prélèvements antérieurs. Une technique intrusive refusée par les sportifs en période de compétition, et qui fut la cause d’une grève de trois jours sur le Tour de France 2022. D’autant plus délicat que dans certains pays, comme la Jamaïque ou le Nigeria, le suivi médical des sportifs ne s’effectue officiellement qu’après leur entrée dans un circuit international. On ne peut donc comparer les propriétés musculaires actuelles d’Oswaldo Burton avec celle de ses 18 ans. De quoi nourrir la légende de l’homme le plus rapide du monde.
Seule ombre d’un tableau qui ravit spectateurs, diffuseurs et annonceurs, des effets secondaires potentiellement dévastateurs. Jadis, les hormones de croissance et la testostérone ont été la cause directe ou indirecte d’arrêts cardiaques, d’anévrismes, de dépressions nerveuses et d’actes de violence; le dopage génétique pourrait avoir des conséquences néfastes sur l’organisme.
Comme une mécanique de précision qui se dérègle, la production cellulaire pourrait dérailler, et amener à la production rapide de cellules cancéreuses ultra-résistantes. Il est encore trop tôt pour tirer des conclusions, mais la méfiance est de rigueur. Le football italien a été grandement surpris la saison dernière d’apprendre que trois joueurs de l’AC Milan étaient touchés par la maladie. Deux d’entre eux ne se sont pas remis de leurs cancers généralisés, pas plus que le cycliste Marco Pantaloni ou le lanceur de poids biélorusse Alexeï Zopkov. Et le nombre de morts subites chez les footballeurs américains et les joueurs de baseball a doublé en vingt ans.